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Les fantômes du musée Rigaud

 

LES FANTÔMES DU MUSÉE RIGAUD

De Vichy à Perpignan

 

Clin d’œil au célèbre roman d’Arthur Bernède1, mais ici les fantômes hantent les salles du musée perpignanais à l’insu de tous ses visiteurs, de tous ceux en tout cas qui ignorent que le 16, rue de l’Ange, hôtel de la famille de Lazerme avant 1979 2 a été, pendant la Seconde Guerre mondiale et durant l’année 1944 en particulier, un lieu de clandestinité et de résistance à l’occupant nazi à partir de novembre 1942, date de l’invasion de Perpignan par les Allemands.

Nous n’allons pas ici relater cette invasion et tout ce que cela a impliqué pour  Perpignan, devenue plaque tournante des filières de passage vers l’Espagne. Notre but est de faire connaître aux Perpignanais un court mais essentiel pan de leur histoire qui s’est déroulée à l’hôtel de Lazerme où le maître des lieux, Jacques de Lazerme,  par sa haine farouche des Allemands, est devenu, tout royaliste qu’il était, un résistant incontesté par ses pairs et incontestable, s‘entourant d’une équipe de choc et prenant de grands risques, avec quelques concitoyens et amis et /ou résistants venus de l’extérieur.

Jacques de Lazerme en 1942

Archives personnelles P. Petit-Brulfert

La Résistance catalane a déjà fait l’objet de publications et ouvrages sérieux auxquels il est fait  parfois référence dans cet article. Notre propos est donc beaucoup plus restreint mais devrait apporter  quelque éclairage au lecteur sur cet épisode de la Guerre  de 1939-1945 à Perpignan, plutôt méconnu. Qu’il nous soit permis quelques digressions et rappels avant de nous introduire rue de l’Ange.

Le nom de de Lazerme, n’est pas inconnu aux Perpignanais. Le parcours de résistant  de Jacques, dont il est ici question, l’est beaucoup plus. Mais voyons d’abord qui sont ces résistants extérieurs, comment et dans quelles circonstances J. de Lazerme a pu entrer en contact avec eux et faire ainsi de son hôtel particulier un lieu inattendu, voire improbable de la Résistance à Perpignan. Six noms  se dégagent principalement de cet épisode : Gustave Gimon, Christophe Orabona , Pierre Rousset, André Brulfert, Jenny Brulfert-Garnier, Louis Raggio et quelques autres dont les noms traverseront cet article 3 . Tous ces protagonistes rencontrés par J de Lazerme  soit par le biais de ses activités agricoles, soit  par celui de relations personnelles antérieures à la guerre, l’ont considérablement aidé à réaliser son désir obstiné de mettre les Allemands hors de nuire dans sa ville et dans la région, entre Perpignan et  Cerbère, via  Elne notamment où il a, entre autres, ses attaches.

Il faut brièvement et avant l’entrée des Allemands à Perpignan en novembre 1942 et l’importance stratégique que le 16 rue de l’Ange va prendre dans la lutte contre l’occupant en 1944 et même en amont, et pour bien comprendre le rôle de J. de Lazerme dans cette lutte, retracer le parcours de ce dernier dès l’année 1940.

Jacques de Lazerme (1909, Perpignan -1986, Perpignan) est le  quatrième et dernier comte carliste, appartenant à la branche aînée des comtes de Lazerme installée à Perpignan dans la première moitié du XVIIIe siècle. Mariée à Paule Dabadie (1910, St-Feliu-d’Avall- 2012, Perpignan). Il hérite de diverses propriétés dans les Pyrénées-Orientales, à Canet, Elne, Perpignan, Ste-Marie, St-Nazaire et Villelongue-de–la-Salanque. Deux d’entre elles, Elne et Perpignan, seront des lieux essentiels pour la Résistance, Perpignan, en particulier, Résistance qu’il rejoint en juin 1942. N’ayant pas d’héritier direct, J. de Lazerme fera don de son hôtel particulier de la rue de l’Ange à la ville de Perpignan en 1979, hôtel qui deviendra le musée H. Rigaud.

Officier de réserve, il est fait prisonnier par les Allemands  le 4 juin 1940 à Dunkerque, prise en étau par les troupes allemandes et évacuée par l’armée britannique et canadienne avec l’aide de l’armée française vers le Royaume-Uni. J. de Lazerme cherche alors avec un ami à gagner l’Angleterre par bateau. Il est alors envoyé à Bonn au Stalag V1g (abréviation de Stammlager, c’est à dire camp de prisonniers destiné aux sous-officiers), puis à Cologne. Rapatrié sanitaire en France comme appartenant au Service sanitaire de la Croix rouge en février 1941, il rejoint sa propriété St-Martin à Elne 4. Propriétaire foncier, ses activités sociales et agricoles sont tout naturellement régies par La Corporation paysanne, organisation syndicale et patronale créée en décembre 1940 par le régime de Vichy sous couvert du « retour à la terre » cher au gouvernement de Révolution nationale. Elle deviendra la FNSEA en 1946 à la suite de sa dissolution en octobre 1944. La Légion des Combattants, issue de la fusion des associations d’anciens combattants est une autre organisation à laquelle appartient J. de Lazerme. Association créée en août 1940 et dissoute en août 1944 et avec laquelle il aura maille à partir pour des raisons idéologiques.

Ses activités agricoles l’amènent à fournir régulièrement à Vichy, des rapports concernant la mévente des fruits et légumes en Roussillon. C’est ainsi qu’il va rencontrer André Brulfert au ministère de l’Agriculture, à l’hôtel Le Mondial, qui y assure les fonctions de chargé de mission auprès du ministre, Jacques Leroy-Ladurie 5 et lui remettre en mains propres ses comptes-rendus.

 

Hôtel Le Mondial

Les rapports entre les deux hommes deviennent vite « cordiaux » (J. de L, « Ma résistance, 1941-1944 »), ADPO, 57 J 201) avant de devenir, après la Guerre, résolument amicaux 6. La chronologie des faits ci-après concernant cette période va nous ramener à cette relation et surtout aux conséquences de celle-ci.

Mais revenons un peu en arrière. En avril 1941, l’attention de J. de Lazerme est attirée par l’arrestation d’une cinquantaine de Français refoulés d’Espagne qui tentent de rejoindre clandestinement Londres. C’est précisément dans cette arrestation que son engagement dans la Résistance  trouve ses racines, outre sa détestation de l’occupant dès le début des hostilités.  Il ne se gêne pas pour le faire savoir et notamment à un groupe d’amis, le Dr Rouanet, Bosell, Fosse, Astragues, tous cités par lui dans ses mémoires, qu’il convainc de le rejoindre au sein de la Légion des Combattants locale. Ce groupe n’aura de cesse  de combattre les collaborateurs avec l’Allemagne, dont un certain Porra, « grand manitou de la Légion et de la Corporation paysanne » (J. de L, « Ma Résistance… ») avec lequel les rapports  sont très mauvais. L’antagonisme idéologique grandissant entre J de Lazerme et la Légion amène ce dernier à s’en démarquer, puis à la quitter.

Début 1942, est nommé à la Préfecture des P.-O., un jeune secrétaire général dont de Lazerme fait la connaissance par l’intermédiaire de son ami cultivateur Joseph Sauvy 7 et avec lequel il sympathise immédiatement. Il s’agit de  Maître Jean Latscha 8 qui deviendra résistant et préfet de la Libération.  Il devient un précieux auxiliaire de de Lazerme pour la fourniture des papiers d’identité à destination des personnes qui veulent passer en Espagne ou gagner Londres. Dans le même temps, de Lazerme fait la connaissance du commandant de gendarmerie Chaignot ou Chaignaud dont il comprend vite que ce dernier est du même bord que lui. Membre de l’ACR (Automobile Club du Roussillon) il  le rencontre souvent pour des questions d’essence et d’automobile. Ses nombreuses activités extra-agricoles et ses nombreuses relations personnelles lui permettent de recueillir ici et là bon nombre d’informations qui vont lui servir dans ses activités de l’ombre.

Fin avril 1942, les juifs  qui fuient la zone occupée et tentent de rejoindre la zone libre sont contraints de porter l’étoile jaune. J. de Lazerme en compte un certain nombre parmi ses amis qui se retrouvent alors à Perpignan. Parmi ceux-ci, un certain Kurz, recherché par la police de Vichy, expert en peinture au musée du Louvre qui « connaît le Tout Paris » et que le Tout Paris connaît. J. de Lazerme et sa femme le recueillent rue de l’Ange où il retrouve également Odette Karkousse, épouse Vuillemin et sa fille. Ces dernières font partie du cercle d’amis de Banyuls parmi lesquels se trouvent  également des membres de la famille Ducup de St Paul, liés à la famille Bardou, également la journaliste et romancière montpelliéraine Josette Clotis, compagne d’André Malraux et mère de ses deux fils. Josette Clotis est aussi l’amie intime de Christine Navarre, femme du futur général Henri Navarre 9 et d’Odette Vuillemin-Karkousse  et par laquelle J. de Lazerme va entrer plus intimement en contact (J. de L, « Ma Résistance… »).

Dans ses Mémoires, J. de Lazerme révèle ainsi héberger plusieurs juifs recherchés par les Allemands dans ses divers appartements de Perpignan, ne pouvant héberger tout le monde rue de l’Ange. Il parle de ses « garçonnières »  qu’il loue ou qu’il prête, à savoir 24, rue de la Cloche d’Or au 1er étage, 21, rue Blanqui au 1er étage, 60 avenue de la Gare, 1er et 2ème étages, 9, rue de la République, 2ème étage et même hors Perpignan, à Font-Romeu à l’hôtel Stella, disparu aujourd’hui et propriété de la famille Goudin et à Nice, rue Bottero, rue qui deviendra l’objet d’un message codé à partir de la cour de l’hôtel de la rue de l’Ange en 1944 (J. de L, » Ma Résistance… »). Nous y reviendrons largement.

Dès le printemps 1942, la situation se complique sérieusement pour les juifs,  mais à Perpignan où les Allemands entreront en novembre, d’abord relativement tranquille, elle devient carrément tendue pour tous les Perpignanais. Le ravitaillement commence à manquer. Un ami communiste de J. de Lazerme, Roger de Lacroix, achète alors à Banyuls quelques lamparos pour la pêche et monte une petite société avec un autre de ses amis,  le Dr Albert Estève, mais aussi le colonel de Rodelbeck Ces lamparos allaient vite trouver une deuxième destination en servant le passage de la frontière avec l’Espagne par la mer, de Banyuls-de-la-Marenda jusqu’au cap Cervera ( Cerbère ), dernier cap français avant la frontière espagnole. Le Dr Estève quant à lui, fait passer les personnes qui lui sont signalées et acheminées par de Lazerme par Le Perthus (R. Gual et J. Larrieu, Vichy...)

En juin 1942, la Corporation paysanne d’Elne envoie J. de Lazerme à Vichy pour régler un certain nombre de problèmes agricoles que connaissent  alors les agriculteurs roussillonnais et notamment celui de la mévente des abricots. Au ministère de l’Agriculture, il est amené à rencontrer André Brulfert qui y est chargé de l’Information de la Propagande et de la Presse auprès de Jacques Leroy-Ladurie.

 

Jacques Leroy-Ladurie et André Brulfert

Archives. P P-B.

 

Une fois les problèmes agricoles réglés, les relations entre les deux hommes étant devenues plus que confiantes, sentant réciproquement qu’au-delà des affaires courantes à régler, une communauté de vue concernant l’occupant s’est fait jour, André Brulfert tient à présenter à de Lazerme son grand ami stéphanois, témoin de son mariage, Gustave Gimon dont il ne cache pas les engagements et activités patriotiques depuis 1940 et qui cherche à étendre le réseau qu’il vient de créer.

A. et J.  Brulfert dans le bureau de J. Leroy-Ladurie en 1942

Archives P. P-B

De Lazerme accepte, non sans réticence «  Je craignais quelque chose » (Lettre J de Lazerme à A. Brulfert, Perpignan, le 16 janvier 1976, archives personnelles P. Petit-Brulfert), et c’est ainsi que le 27 juin 1942, les trois hommes, accompagnés de Jenny, la femme d’A. Brulfert,  se retrouvent au bord de l’Allier à Cusset, à moins de 5 km de Vichy, dans une guinguette que fréquentent les Brulfert et G. Gimon. Par ailleurs, Brulfert connaît bien le commissaire principal  de police de Vichy, qui s’occupe également de  Cusset,  Charles Chenevier 10, qui couvre l’entrevue. Une photo  immortalise cette rencontre essentielle pour la suite des événements et qui marque le véritable début de la collaboration entre eux. C’est ici même, dans cette petite localité 11 que s’élaborent les projets perpignanais.  De Lazerme écrit «  Une parfaite identité de vue s’installe entre lui (Gimon) et moi. Nous étions tous quatre outrés par les paroles que Laval avait prononcées deux jours auparavant », souhaitant la victoire de l’Allemagne (J. de L, « Ma Résistance… »). Il ajoute «  Quand nous nous quittâmes, il savait qu’il avait en moi un auxiliaire sûr et une boîte aux lettres à la frontière espagnole ».

Rencontre de Cusset

de gauche à droite A.Brulfert, Jenny Brulfert-Garnier, J. de Lazerme, G. Gimon

Archives P .P-B


De cette date, à la Libération en août 1944, de Lazerme et Gimon ne se rencontreront que de rares fois, notamment à la Pharmacie de la Croix de Lorraine à St Etienne, mais A. Brulfert ne cessera de faire le lien entre les deux hommes, navigant lui-même entre Vichy, St-Etienne et Perpignan où nous allons le retrouver, quelques mois plus tard et où il viendra en personne à diverses reprises faire des enquêtes pour le ministère de l’Agriculture. De Lazerme, de son côté, se rendra à Vichy pour concrétiser les projets élaborés avec Gimon.

En novembre 1942, il se rend à Orange où il retrouve le couple Navarre. Il apprend alors, avec surprise,  que ce dernier est investi dans l’ORA et partage donc ses vues contre l’occupant, ce que Navarre, de son côté ignore également de de Lazerme. Les deux hommes ne sont pas particulièrement en sympathie – c’est de Lazerme qui nous l’apprend – mais leur engagement clandestin, jusque-là ignoré de l’autre, les rapproche forcément jusqu’à protéger également leur commune amie, Odette Vuillemin-Karkousse et sa fille et les cacher toutes deux chez l’un comme chez l’autre, à Orange, à Nice, à Perpignan. Cependant, de Lazerme reste longtemps très discret sur ses activités clandestines. C’est aussi à Orange qu’il apprend par la TSF le débarquement allié au Maroc et en Algérie. Le 19 novembre 1942, les Allemands entrent dans Perpignan et quelques jours plus tard ont lieu les premiers sabotages dans le département.

Á la toute fin 1942, s’ouvre la Maison des Prisonniers à Perpignan, dans l’immeuble Laffont du nom du directeur des Contributions directes, Léon Laffont, qui sera pris comme otage par les Allemands en mars 1944 et libéré peu après (Fonds Fourquet, ADPO, « Le Roussillon sous la botte nazie », p.190).  J. de Lazerme se rend fréquemment dans cette maison où il y rencontre quelques-uns de ses anciens compagnons de captivité. C’est en cette fin 1942 également que le préfet Daupeyroux qui a succédé à de Belot,  interdit le port d’armes aux Perpignanais et en exige la déclaration à la police. J. de Lazerme possède quelques fusils de chasse et revolvers qu’il garde rue de l’Ange. Sans attendre, il les transfère dans sa propriété d’Elne, à St-Martin, les enterre dans une vigne. Á la fin de la Guerre, voulant les récupérer mais pensant que les Allemands avaient trouvé la cachette alors qu’ils avaient perquisitionné le domaine en 1944. Il les retrouve complètement rouillés et donc hors d’usage.

En janvier 1943, alors qu’il est toujours en poste à Vichy, A. Brulfert sollicite de Lazerme pour le faire entrer comme chargé de mission au ministère de l’Information auprès de Laval afin de recueillir des renseignements utiles à Gimon et à lui-même. Valse-hésitation de l’intéressé qui finit par accepter mais, en toute logique, une enquête est alors diligentée qui laisse apparaître qu’il est suspecté d’anti-collaborationnisme et qu’il entretient des liens étroits avec plusieurs personnes d’origine juive. Tout naturellement, sa candidature est refusée. A. Brulfert s’adresse alors au Commissariat général   au reclassement des Prisonniers de Guerre (PG) où il a ses entrées grâce à un ami que connaît aussi J. de Lazerme. Ancien PG lui-même, de Lazerme peut alors intégrer le Commissariat et le 1er février 43, il succède à François Mitterand qui, le mois précédent, a démissionné de son poste, se rapprochant de l’ORA. De Lazerme rencontre Mitterand au bar « le Cintra », aujourd’hui disparu en tant que tel mais  dont le chalet  Napoléon III,  la villa Marie-Louise, qui l’abritait existe toujours.

 

Villa Marie-Louise (bar le Cintra)

C’est donc dans cet « élégant bar, où sous des boiseries de relais de chasse, grenouillaient diplomates, journalistes, collabos et agents doubles » (art. Le Point du 17.01.2007, « Vichy, sur les traces de Mitterand ») que de Lazerme recueille les informations pour ses nouvelles attributions auprès de son prédécesseur qui lui cède les clefs de son bureau, au 1er étage de l’hôtel Bourgeon, plus connu sous le nom de Castel français réquisitionné, 1, rue Hubert Colombier.

 

Le Castel français  (ancien hôtel Bourgeon) P.P-B.

Profitant de ses nouvelles fonctions, de Lazerme ne tarde pas à noyauter les centres d’entraides et les maisons de  prisonniers et à y placer à des postes de responsabilité ses amis anti-collabos et à leur confier des missions à Clermont-Ferrand, Lyon, Nice, Pau, Perpignan, Poitiers, St-Etienne, Toulouse.  À Perpignan, précisément, il confie à son ami, le Dr Rouanet, gaulliste de la première heure, la présidence de la Maison du Prisonnier contre le candidat appuyé par la Milice, aidé en cela par son ami Jean Latscha. À Elne, où il a de sérieuses et fidèles attaches, il est en relation avec Aubin Jonca, lieutenant de réserve qui dirige la compagnie statique de l’Armée secrète des mouvements unis de résistance de la région, réunissant 6 secteurs (R. Gual et J. Larrieu, « Vichy... »), «chef occulte de la Résistance » (J. de L, « Ma Résistance … ») et son ami Ernest Fiscbach, chirurgien-dentiste et FFI, alias Baron, également lieutenant de réserve (Fonds Fourquet, CHG L1, ADPO). À St-Etienne, c’est avec l’agent 2G, Gustave Gimon qu’il coopère. À Lyon et Toulouse, il aide à l’implantation de solides noyaux de résistance, grâce à ses nombreuses et fiables relations.

Durant ses fonctions à Vichy, Gimon et A. Brulfert introduisent de Lazerme à l’hôtel restaurant « Le Printemps », propriété de Louis Raggio,«  grand costaud aux yeux vifs qui ne craint pas la castagne », (J-Pax Méfret, « Un Flic chez les voyous, le commissaire Blémant, » Edit.Pygmalion, Flammarion, 2009) et de sa compagne. Quelques mots sur ce restaurant à la table duquel prennent place tous les jours, toutes sortes d’individus, certains tout à fait fréquentables, d’autres beaucoup moins, voire pas du tout, notamment des officiers allemands, et où il est possible de glaner, au fil des conversations et surtout des oreilles qui traînent ici et là, toutes sortes de renseignements utiles à A. Brulfert, à G. Gimon, à J. de Lazerme, entre autres. Vichy est alors «  le lieu idéal pour se renseigner et le bon endroit pour faire des rencontres, paravent idéal d’une action clandestine » (B.Vergez-Chaignon, « Les Vichisto-résistants », Edit.Perrin, 2008 )…) « ...et construire à l’intérieur et à l’abri de cette institution une machine de guerre anti-allemande » (propos de Madeleine Fourcade, résistante, chef du réseau SR Alliance, rapportés par B. Vergez-Chaignon in « Les Vichisto-résistants…). « L’établissement se métamorphose en plaque tournante et en planque pour les agents du contre-espionnage » (Jérôme Pierrat, « Grandes énigmes de la Police », édit. First-Gründ, 2010). J. de Lazerme écrit «  C’est un des meilleurs relais, un des PC de Brulfert et de Gimon », tous deux stéphanois, rappelons-le et Raggio est très lié à Rousset, « petit Pierre », son compère des mauvais coups d’autrefois et lui-même stéphanois. Descentes de police et rafles y sont fréquentes. De Lazerme décide alors d’espacer ses visites au « Printemps « car il craint pour sa vie, Vichy étant au courant de de ses activités protectrices à Perpignan. À partir de ce moment, il revoit les hommes de Vichy à Perpignan où il leur ouvre sa porte et où, bientôt, avec C. Orabona, va  se jouer l’épisode mal connu, voire inconnu des Perpignanais, de la cache de la rue de l’Ange.

 

André Brulfert et Gustave Gimon, (Le Chambon-sur- Lignon, 1943)

Archives P. P-B.

Hôtel-restaurant Le printemps (Vichy, 1943)

Archives P. P-B.

En mars 1943, de Lazerme apprend que le chef de la Milice à Perpignan est un certain Teisseyre qu’il a connu avant la guerre. Il se rend compte alors qu’il est étroitement surveillé, à Perpignan mais également en haut lieu. Il décide alors de démissionner de la Légion des Combattants et de quitter Vichy à la fin du printemps pour reprendre en mains sa propriété d’Elne et de se consacrer  à aider au passage de la frontière tous ceux qui veulent gagner Londres. Ce retour au bercail aura lieu à la fin juin 1943.

C’est ainsi qu’il héberge chez lui les candidats au passage et s’active pour leur faire obtenir des papiers d’identité. De Lazerme réfute le titre de « passeur ». Les vrais et uniques passeurs sont ses amis de Lacroix et Estève qui donnent les rendez-vous à leurs clients au café de « la Source » à Perpignan, café situé pourtant à quelques mètres du siège de la Milice, avenue Foch !

Á partir de cette date, de Lazerme décide de ne plus rien demander à ses « visiteurs », ceux qu’il héberge ou cache ou simplement des gens de passage. Il craint que ne se glisse parmi eux, des membres de la Gestapo  déguisés et de tomber dans un piège. Il écrit : « Je feins de ne pas comprendre ce qu’on me dit » (J. de L, « Ma Résistance…).

Octobre 1943 : Sur sa demande et « pour les besoins de la cause » ( G. Gimon, entrevue accordée à GM Ledot pour son ouvrage « La Guerre des services secrets », sept. 1974)  A. Brulfert est nommé, à sa demande, inspecteur de la Milice pour la zone Sud, fonction qui va lui permettre de livrer à ses amis résistants  des « renseignements souvent précieux sur ce qui se passait dans la capitale de la collaboration, en particulier sur les dessous de la politique de Pétain et de ses collaborateurs directs » ( G. Gimon, entrevue GM Ledot )

Janvier 1944 : création du réseau de renseignement Ritz-Crocus (Arch. Défense, Vincennes, GR28 P 3118) représentant l’OSS et dont le capitaine Christophe Orabona prend la tête. Y adhèrent  immédiatement A. Brulfert, Jenny, son épouse, G. Gimon, Pierre Rousset et Louis Raggio. Deux catalans vont également s’enrôler dans le réseau et y avoir une part très active. Il s’agit d’Elie Soler, vérificateur principal des Douanes, agent P1 de liaison et François Sabater, également douanier. Tous deux vont assurer le passage secret des renseignements à destination des SS (Services Spéciaux) espagnols et aider au passage des clandestins au Perthus  via J. de Lazerme (Liste membres réseau Ritz-Crocus, Archives. personnelles P. P-B)

Fin février 1944, lors d’un passage à Perpignan, André Brulfert présente le capitaine Christophe (Christophe Orabona) à J. de Lazerme. Il les reçoit dans sa chambre de l’hôtel particulier rue de l’Ange. Orabona se dit canadien. En vérité, il est corse. De Lazerme ne l’apprendra que plus tard comme il apprendra qu’il était un des agents de l’OSS en France, chargé de la zone sud. Ce dernier demande à de Lazerme s’il veut travailler avec lui comme le fait déjà Brulfert récemment nommé inspecteur de la Milice pour la zone Sud, mais aussi agent secret de l’OSS. De Lazerme, ne dit pas oui sur le champ. Il reste sur ses gardes. Mais il apprend  dans le même temps que son ami Roger de Lacroix travaille aussi pour l’OSS et lui demande d’héberger des agents de ce service. Le voilà rassuré. Lui-même devient, à son insu, agent de l’Intelligence Service.

Á partir de mars-avril 1944, conscient et convaincu qu’il œuvre pour la bonne cause, J. de Lazerme accepte d’abriter dans la cour intérieure de  son hôtel particulier, les voitures des agents en mission, la 202 de Brulfert qui n’a peur de rien et loge désormais avec sa femme à l’Hôtel de France, quai Sadi Carnot où s’est installée la Feld Kommandatur, les tractions-avant de Raggio ou une vieille  Samlson qui cachent dans leur habitacle, sous les banquettes, les radio-émettrices d’où partent désormais pour Alger ou Londres, nombre de messages codés , mais aussi des documents  et du matériel ultra-secrets. C’est Jenny, la femme de Brulfert, qui est chargée d’émettre ces messages dont un auquel de Lazerme fait souvent allusion dans sa correspondance avec Brulfert ou Gimon et dans ses Mémoires : « La Chatte habite rue Bottero » ; Il s’agit d’un « mot de passe incontournable » ( J. de L «  Ma Résistance…) », répété par Londres à l’envi et qui assurait tant à de Lazerme, aux agents de Ritz-Crocus, qu’à ceux de Londres ou d’Alger, que tout fonctionnait et permettait aux uns et aux autres de s’identifier  à coup sûr. Pourquoi la Chatte et pour quoi rue Bottero ?

La Chatte est le nom donné à Odette Vuillemin-Karkousse, l’amie juive des Navarre et de de Lazerme qu’il  a d’abord hébergée rue de l’Ange et la rue Bottero est une rue du vieux Nice où de Lazerme possède un appartement et où il mettra  ensuite en sécurité son amie juive et sa fille (Lettre J. de Lazerme à A. Brulfert du 16 janvier 1976, arch. personnelles P. P-B).

Tout cela présente un danger de chaque instant. De Lazerme en a la conviction mais la présence de Brulfert sur place est pour lui «  une caution et je ne pouvais douter de ses intentions tout en restant sur mes gardes » (J. de L « Ma Résistance… « ). D’autant que le commissariat de police se trouve à deux pas de là, rue Mailly, que les Allemands patrouillent sans cesse dans la ville et que le quartier en particulier est sous la surveillance d’appareils détecteurs sophistiqués. De plus, et ce n’est pas rien, la femme de de Lazerme ignore totalement ce qu’il se passe dans la cour de sa propre demeure !



Cour de l'hôtel de Lazerme

D’ailleurs, il estime plus prudent de l’envoyer à l’abri dans une des propriétés d’Elne, mais pas à St- Martin  qui vient d’être réquisitionné par les Allemands. Du reste, il décide dès lors de ne plus s’y rendre lui-même et il en sera ainsi jusqu’à la Libération. Brulfert et Orabona continuent cependant d’envoyer des « visiteurs » rue de l’Ange, escortés par Raggio et Rousset, les gardes du corps des deux premiers. Jusque-là, de Lazerme ignore qu’il travaille pour les Américains et l’OSS qui possède deux filières : filière Conflent Cerdanya et Filière de la Costa Vermella. Cette dernière compte dans ses rangs A. Brulfert, Dr A. Estève, G. Gimon, R de Lacroix, J. de Lazerme et C. Orabona (R. Gual et J. Larrieu,  « Vichy… »).

Les « visiteurs » qui se succèdent rue de l’Ange à partir de la mi-avril 1944 sont de plus en plus nombreux et pour le moins inattendus parfois. C’est ainsi qu’un soir, Brulfert amène lui-même un officier allemand présenté à de Lazerme comme un civil hollandais qui veut passer en Angleterre. De Lazerme ne saura que plus tard qu’il s’agissait bien d’un officier allemand. Ce dernier repart aussi vite qu’il est venu. Il est fort à parier qu’il s’agissait d’un résistant militaire allemand faisant de l’espionnage en faveur des Anglais et des Américains, comme il y en eut quelques-uns. De Lazerme ne sera du reste jamais inquiété après cette visite «  preuve que Brulfert savait ce qu’il faisait » (J. de L, « Ma Résistance… »). Mais il estime plus prudent de mettre en faction en permanence  l’un des membres de  l’équipe à l’entrée de son hôtel particulier mais aussi au carrefour des rues Mailly et de l’Ange. Celui-ci donnerait l’alerte au moindre mouvement inquiétant ou à la moindre approche équivoque. De Lazerme n’en désarme pas pour autant. Il écrit : « ...Je m’efforce de mettre mes bouchées doubles dans ma lutte contre les Allemands » (J. de L, « Ma Résistance…) ».

C’est alors que les choses se gâtent pour trois des membres de Ritz-Crocus. Alors qu’André Brulfert, Jenny et Pierre Rousset sont en déplacement pour le compte du réseau, transportant armes, munitions et postes-émetteurs, ils sont arrêtés à Avignon le 22 juin 1944 par la Gestapo, donnés par un des leurs, emprisonnés et torturés à la prison Ste-Anne en même temps que la jeune Marcelline Rozenberg-Loridan. Ils ne lâchent rien malgré les mauvais traitements. Ils seront libérés le 8 août 1944 par les Américains.

Pour de Lazerme, le temps des risques inconsidérés est terminé. Il ne reçoit plus personne ni rue de l’Ange où demeurent encore quelques personnes, ni dans ses autres caches, d’autant que quelques jours après l’arrestation de ses amis, il reçoit la visite de trois Allemands en civil, venus, disent-ils, pour réquisitionner l’hôtel particulier pour leurs services,  avec mandat de la Kommandatur. Rappelons que la propriété St-Martin d’Elne a été réquisitionnée quelques mois auparavant et qu’il y a toujours des occupants rue de l’Ange que les Allemands proposent d’évacuer dans l’Ariège. Pour de Lazerme, pas de doute. Ils sont là pour perquisitionner et pas pour autre chose. Il est donc persuadé également qu’il fait l’objet de forts soupçons d’anti-collaborationnisme. Une chance inouïe. Les occupants se sont absentés un instant, comme volatilisés ! Les Allemands ne trouvent donc personne, mais assurent qu’ils reviendront le lendemain. Ils ne reviendront pas !

Ainsi se termine l’épisode rocambolesque du 16, rue de l’Ange.

Les Perpignanais, dans leur grande majorité, l’ignorent. Ceux qui l’ont vécu ne sont plus de ce monde. Seuls demeurent quelques écrits, témoignages recueillis du temps où A. Brulfert, Jenny, son épouse, G. Gimon et J. de Lazerme étaient encore en vie, mais aussi la correspondance  échangée entre les protagonistes que conservent les Archives départementales de St-Etienne, de Perpignan et les archives personnelles de la baronne de Roquette-Buisson, nièce par alliance de de Lazerme et celles de l’auteur de cet article.

Laissons le dernier mot à J de Lazerme :

«  Sur le plan de l’OSS qui n’était pas un service civil, mais militaire et dépendant de l’Armée, je n’étais qu’un soldat, A. Brulfert était mon lieutenant, G. Gimon et C. Orabona mes capitaines.

Je sais que Brulfert et Gimon se refusèrent à profiter pour eux-mêmes des circonstances en claironnant leurs mérites et leur patriotisme ou en postulant quoi que ce soit ».

Jacques de Lazerme, lui qui avait une peur terrible de la maladie et de la mort, de l’aveu de sa nièce[1], n’a pas démérité, loin de là, dans sa lutte contre l’occupant. Il y a même tenu une place essentielle. Royaliste et résistant.

Aux fantômes de la rue de l’Ange, «  ...combattants de l’impossible...chevaliers sans armures, dignes de leur lutte quotidienne », Claude Luezior, extrait d’ « Impatiences ».

Patricia Petit--Brulfert


Notes

1 Arthur Bernède, (1871/1937), Belphégor, le fantôme du Louvre.

2 L’actuel musée,  Hyacinthe Rigaud occupe une grande partie de cet hôtel particulier ainsi que l’ancien hôtel de Mailly, d’où son adresse, 21, rue Mailly.

3 Voir annexe Résistants

4 Aujourd’hui, elle est la propriété de la baronne de Roquette-Buisson, épouse du neveu de J. de Lazerme, Bernard de Roquette (1940 ?-2012), fils de sa sœur Solange ((1912-1985) et du baron Pierre de Roquette-Buisson (1911-1983).

5 Jacques Leroy-Ladurie (1902, St Mihiel-1988, Caen), syndicaliste agricole, militant et théoricien du catholicisme social en France. Homme politique, ministre de l’Agriculture à Vichy d’avril à septembre 1942. Entre en résistance en janvier 43, membre des FFI et de l’OCM (Organisation Civile et Militaire, mouvement de Résistance intérieure française), membre du CNR. Agent double comme André Brulfert mais ignorant l’un et l’autre leur rôle respectif dans la Résistance, se méfiant même l’un de l’autre, (J. Leroy-Ladurie, Mémoires 1902-1945, Flammarion, Plon, 1997 p.458) le ministre sera sauvé de la main des Allemands par son chargé de mission. Il est le père de l’historien Emmanuel Leroy-Ladurie.

6 J. de Lazerme deviendra le parrain de la fille cadette d’André et Jenny Brulfert.

7 Joseph Sauvy (1898-1961), petit-fils de Joseph Sauvy, président du Tribunal de Commerce de Perpignan à la fin du XIXe siècle qui fait construire le château de l’Esparrou  à Canet en 1898 par l’architecte Dorph-Petersen. Il est un des fondateurs de la Mutualité Agricole des P.-O. Ami de Dufy, il héberge également au château pendant la Seconde Guerre mondiale, Jean Cocteau et Jean Marais avant que la demeure ne soit occupée par l’armée allemande.

8 Jean Latscha (1906-1956), membre du réseau militaire d’évasion et de renseignements Maurice (R. Gual et J. Larrieu,  « Vichy, l’occupation nazie et la résistance catalane », T1, 2,3 Revista Terra Nostra, 1994-96-98), issu du CDM, entreprise clandestine de camouflage  et de fabrication du matériel de guerre. En octobre 42, il prend contact avec le réseau Combat et en août 1943, alors qu’il a quitté les P.-O. et a été nommé dans la Drôme, il revient se cacher dans le département, dans les Fenouillèdes  où il installe en août19 44, dans la mairie de St-Paul, le Comité local de libération (Fonds Fourquet, ADPO, CHG L1, cité par R. Gual et J. Larrieu, Vichy.)

9 Henri Navarre (1898, Villefranche-de-Rouergue-1983, Paris), militaire français, St Cyrien. En 1939, il élabore le projet avorté « Desperado » d’élimination d’Hitler. Après l’armistice de juin 1940, il est nommé chef du 2ème Bureau du Général Weygand, ancien aide de camp du maréchal Foch, à Alger, chargé du renseignement et du contre-espionnage. Rappelé en 1942 pour ses actions anti-allemandes, il entre alors dans la clandestinité et devient chef de l’ORA (Organisation de Résistance de l’Armée, créée en 1943, rattachée à l ‘Armée d’Afrique du général Giraud, apolitique, regroupant d’anciens militaires français, résistant à l’occupant. Ne s’intéresse qu’à la lutte armée. Son but, servir la France et non un homme. Se rapprochera finalement de de Gaulle et des Mouvements de Résistance Unis et sera intégré aux FFI, (Joris Alric, Ressources sur le XXe s., T1, 2017, Clio Prépas ). Il participe à la libération de la France à la tête d’un régiment blindé de la 1ère Armée. En 1945, il est nommé général de brigade, puis chef d’État-Major du Maréchal Juin, puis chef d’État-Major du Centre-Europe. En 1952, il accède au grade de général de corps d’armée et en 1953, il devient commandant en chef des forces françaises d’Indochine, investit la plaine de Dien-Bien-Phu, met en place l’opération « Castor ». On connaît la suite désastreuse de cet épisode pour le corps expéditionnaire français. En 1956, il fait valoir ses droits à la retraite.

10 Charles-J Chenevier (1901, Montélimar-1983, St-Cloud). Agent double, il appartient au SSM /TR (Service de Sécurité Militaire/Travaux Ruraux) ainsi qu’au réseau Jacques OSS dans le sillage duquel se rattache le réseau Ritz-Crocus. Arrêté par la Gestapo en novembre 1943 au restaurant de Raggio, Le Printemps, pour activité anti -allemande, emprisonné à Fresnes puis déporté de Compiègne à Neuengamme, il est libéré en avril 1945 par les troupes canadiennes.

Agent P2, homologué FFC (GR16 P 12 62 13, Arch. Défense, Vincennes).

11 C’est aussi dans cette localité que sera assassiné Jean Zay en juin 44,  ministre de l’Education Nationale et des Beaux-Arts sous le Front Populaire.

12 Marcelline  Rozenberg-Loridan (1928, Epinal- 2018, Paris), de famille  commerçante juive installée à Bollène dans le Vaucluse où elle entre très vite dans la Résistance. Arrêtée par la Gestapo,  d’abord internée à Ste-Anne à Avignon,  elle sera déportée à Auschwitz -Birkenau où elle se liera d’amitié avec Simone Veil, puis à Bergen-Belsen pour finir sa captivité à Theresienstadt où elle sera délivrée par l’Armée Rouge en mai 45. Réalisatrice et documentariste, elle deviendra l’épouse du cinéaste néerlandais Joris Ivens.

13 ]Entretien avec Marie-Christine de Roquette-Buisson, Elne, le 3 septembre 2020.

 

Annexes

1 Sigles

Généraux

ACR Automobile Club Roussillonnais  (création : 1920)

CICA Sté Commerciale et Industrielle de la Côte Africaine (1929-1939)

EACT Ecole d’Application de la Cavalerie et du Train (1771-1942)

FNSEA Fédération Française des syndicats des Exploitants Agricoles (création 1946)

GPRF Gouvernement Provisoire de la République Française (1944-1946)

Mouvements

Combat (1941- 1943, appartient dès lors au CNR, Conseil National de la Résistance)

OCM Organisation Civile et Militaire (1940-1944)

Services de Renseignements et Sécurité

BCRA Bureau Central de Renseignement et d’Action

IS Intelligence Service (Renseignement extérieur britannique)

ORA Organisation de Résistance de l’Armée (1942-1945) Rens.et sabotage

OSS Office of Strategic Services (Rens. ext. américain) (1942-1945)

SR Service de Renseignement

SS Services Spéciaux

SSMF- Service de Sécurité Militaire de France – Travaux Ruraux

TR Service de renseignement militaire clandestin (1940-1945)

Réseaux

CDM Camouflage du Matériel (Réseau de résistance militaire) (1940-1944)

FFC Forces Françaises Combattantes (1942-1944)

FFI Forces Françaises de l’Intérieur (janv.-sept.1944)

Jacques Résistance intérieure (1940-1943)

Maurice Réseau Renseignement et évasion (1943-1944)

Ritz- Réseau Renseignement et sabotage (janv.1944-août 1045). Dépend de l’OSS Crocus

Uranus-Kléber (1940-1943) Réseau  Renseignement militaire


2 Résistants

Gustave Gimon (1907, St Etienne - 1991, St Etienne), alias 2G, fils d’une famille aisée de maquignons, officier de réserve, pharmacien. Mobilisé en août 1940, il s’oppose à l’armistice du 22 juin 1940 et prend immédiatement contact avec les  réseaux de renseignement et de résistants et notamment avec le réseau Uranus-Kléber, créé dès juin 1940 par le colonel   Paillole, directeur du service de sécurité militaire du GPRF, chef du contre-espionnage offensif, en charge des Travaux Ruraux (Service de Renseignements militaire français clandestin, mis en place le 1er juillet 1940  et qui traque les agents allemands ) à Vichy avec le commandant Navarre. J. de Lazerme sera directement concerné par ces derniers de par sa qualité de propriétaire terrien et lié au premier par des circonstances personnelles. Entre l’été 1940 et l’hiver 1944, Gustave Gimon devient « un citoyen hors-norme » (Stéphane Castaing, « Gustave Gimon, un citoyen hors-norme », mémoire de DEA Histoire, université Jean Monnet, St Etienne, sept. 2000). Il œuvre sans cesse avec audace et courage contre l’occupant nazi, faisant de sa pharmacie stéphanoise de La Croix de Lorraine  (cela ne s’invente pas!), la boîte aux lettres des renseignements, de la transmission et de la réception de ceux-ci. En février 1944, il entre au réseau Ritz-Crocus du capitaine Christophe Orabona  qui travaille avec lOSS , et ce, par l’intermédiaire de son ami André Brulfert  et de son compatriote Pierre Rousset . À Vichy, il est logé dans un hôtel où se retrouvent  Américains, Anglais et Français résistants de tous bords, dont de nombreuses personnes de la résistance locale surveillée par l’ennemi, prétextant rendre visite à sa belle-famille installée  dans la ville d’eaux et où il a mis femme et enfants en sécurité. Ce sont 4 membres du réseau Ritz-Crocus qui s’installeront clandestinement dans la cour de l’hôtel de Lazerme avec leur matériel motorisé et radio et permettront, grâce au maître des lieux l’envoi de messages vers Alger et Londres et faciliteront, non sans risques, les passages de la frontière en Espagne. Plusieurs fois menacé de mort, il prend contact avec la Police. Il joue un rôle important dans la libération de la Loire  (G.M Ledot, « Guerre des Services Secrets, Lyon, 1974), met l’AS dont il est un précieux et dévoué agent de renseignement,  en contact avec de nombreux résistants qui lui devront la vie et l’ignoreront.

Agent P2, homologué FFC et FFI (Dossier individuel résistant, GR16 P 25 63 56, Archives de la Défense  Vincennes).

 

Christophe Orabona (1900-Novella, Corse- 1956 ?), officier, capitaine d’administration à la direction du Service Santé des Armées, 12 ème division d’Infanterie, affecté aux troupes du Levant en 1941. En 1942, il se déclare ouvertement contre l’Allemagne et entre dans la Résistance. Il participe à la  libération de la Corse en sept.43. Il est  alors détaché, comme commissaire à la Guerre  auprès du QG des Forces alliées auprès de l’OSS, 7th Army. En janv. 44, il prend la tête du réseau Ritz-Crocus, lié  aux FFC (Forces Françaises Combattantes), implanté dans divers points  du Rhône aux P.-O., constitué de 160 agents de renseignement P0, P1, P2 en liaison avec l’État-Major interalliés et est financé par l’OSS américain. En contact avec les organisations officielles. Notamment le BCRA (Bureau Central de Renseignement et d’Action), OSS et IS (Intelligence Service) ce réseau fournira de nombreux renseignements pour permettre le débarquement de Provence, mais aussi à Gustave Gimon, alias agent G2. Il compte de nombreux parachutages à son actif ainsi que la libération de plusieurs villes du Midi. Il fait la connaissance de J. de Lazerme au début 44 qui aidera ses agents à franchir la frontière entre la France et l’Espagne.

Les Archives de la Défense à Vincennes attestent de citations et décorations  dont nomination dans l’Ordre national de la Légion d’Honneur et droit au port de la Croix de Guerre avec palme, citation à l’Ordre du mérite par F.Roosevelt, mais restent évasives sur la date et les circonstances de sa mort

.Agent P2, homologué FFC (Dossier individuel  résistant, GR16 P 29 55 93, Archives Défense, Vincennes)

Pierre Rousset (1907, St-Etienne-après 1951-Indochine ?). Commerçant stéphanois, sous-lieutenant de réserve, connu comme petit voyou avec son complice Louis Raggio (Jean-Pax Méfret, « Un flic chez les voyous, Le commissaire Blémant, Edit.,Pygmalion, Docs et Témoignages, avril 2009 ), il se rachète une conduite , « Je veux me réhabiliter », écrira-t-il en entrant dans la Résistance dès 1940. Il appartient au SR sous la responsabilité du Cdt Paillole. Il fait partie du maquis du Puy de Dôme de juillet 1943 à janvier 1944 et travaille pour l’OSS, chargé par ce service d’éliminer les ennemis dangereux. Il rejoint le réseau Ritz-Crocus en février 44 dans lequel il est chargé de mission. Trahi par un des siens il est arrêté par la Gestapo à Avignon en mai 1944  avec André et Jenny Brulfert. Il est libéré en août 1944 par les services américains. Il participe à la guerre d’Indochine où il perd probablement la vie. Les Archives de la Défense à Vincennes sont muettes sur cette fin de vie. Médaillé  de la Guerre avec barette pour avoir combattu dans les FFC et FFI et récompensé de la Croix de Guerre, étoile de vermeil.

Agent P1, homologué FFC (Dossier individuel résistant, GR16 P 52 46 75, Archives Défense, Vincennes)

André Brulfert (1911, Anzin-1983, Avignon), fils d’une famille modeste, orphelin de guerre à l’âge de 7 ans. Après l’obtention d’un baccalauréat classique, il suit les cours de l’Ecole de journalisme de Lille pendant 2 ans , puis, en 1933, il part en Côte d’Ivoire comme coupeur de bois dans une exploitation forestière puis comme agent de factorerie pour la Société CICA ( Société Commerciale et Industrielle de la Côte Africaine ) pour aider sa mère à élever ses 5 frères et sœurs. Il y fait ses premières armes de journaliste, dirige diverses revues coloniales. A son retour en France en 1938, il  intègre  le Centre de cavalerie de Moulins puis l’Ecole d’Application de la Cavalerie et du Train (EACT) de Saumur comme aspirant de réserve. Mobilisé en septembre 1939, il est démobilisé en mars 1940 pour de sérieux problèmes de santé dus à son long séjour en AOF et AEF. Il rejoint sa famille installée dans la Loire. C’est alors qu’il est attaché à la vice-présidence du Conseil à Vichy et à partir de cette date il est très au fait des dessous de la politique vichyssoise dont il va abondamment se servir dès 1941 et ainsi travailler clandestinement en liaison avec de jeunes agents opérant en Zone Nord pour le compte du réseau de renseignement Uranus où il fait la connaissance notamment du jeune résistant Gabriel Tardy par l’intermédiaire de G. Gimon, son concitoyen, dont il est un des principaux indics ( pour biographie G.Tardy, cf. site Internet fusilles-40-44.maitron.fr ; art. 149499 ).Comment a-t-il eu ses entrées à Vichy ? Cela reste un mystère sauf à supposer  que, pétainiste comme beaucoup de  Français de l’époque,  journaliste et comme tel ayant de nombreuses relations dans le milieu  de la Presse, il entre facilement en contact avec des personnalités en vue à Vichy. Un certain nombre de ces « entrants » vichystes qui travaillent aux TR, organisation secrète militaire en collaboration avec le Génie rural du Ministère de l’Agriculture,  ou autres cabinets ministériels, comprendront en 41, 42, 43 qu’ils font fausse route et deviendront   résistants. Toujours est-il  qu’il ira, sur ordre du SR, jusqu’à assumer un poste de chargé de mission auprès de la Milice française sans en faire partie, ce qui lui laissera les mains plus ou moins libres pour œuvrer en tant qu’agent double. Pour preuve, il ne touchera jamais le moindre appointement pour ses missions. Il obtiendra même un poste d’inspecteur général de la Milice pour la Zone Sud en mars 44..« Cheval de Troie dans la défense allemande, car il avait la partie belle pour établir des contacts avec les Allemands qui avaient confiance en lui » (Lettre J. de Lazerme à G. Gimon, du 15 janvier 76, archives P.P-B), ajouté à cela que sa femme, Jenny, est parfaitement bilingue et parle l’allemand couramment. C’est cette dernière fonction qui facilitera donc, dans un premier temps, la tranquillité de tous les résistants de St Etienne et de Vichy, et notamment par l’octroi de laissez-passer pour circuler librement en Zone Sud et faciliter nombre d’opérations du réseau Ritz-Crocus auquel il adhère dès sa création en janvier 44. C’est de ce moment précis que date son implication très active rue de l’Ange avec J. de Lazerme qu’il connaît par ailleurs depuis 1941. Lieutenant d’Infanterie 2ème classe, il est recruté par le capitaine C. Orabona, via Pierre Rousset, dans le réseau Ritz-Crocus avec Jenny, son épouse et parallèlement, appartient ainsi aux FFC dont dépend le réseau.  De janvier 41 à mars 44, il  est successivement directeur du Centre de Propagande de St-Etienne, détaché par Vichy, il occupe plusieurs postes dans divers services, du Commissariat au Reclassement des Prisonniers, du Secrétariat à l’Information et à la Propagande, service Presse en passant par le Ministère de l’Agriculture de Jacques Leroy-Ladurie qui appartient à la Corporation paysanne, comme J. de Lazerme, en juillet 1942. Tous ces postes lui permettent  d’être au fait de toutes les intrigues de Vichy et de les exploiter au profit de la Résistance dans la Loire, le Gard, les P.-O., entre autres. C’est aussi son poste dans ce ministère qui lui permet de faire la connaissance de J. de Lazerme. Agent double, au péril de sa vie et de celle de sa femme, il sera reconnu officiellement  après la Libération pour avoir accompli « des missions sans interruptions de février à mai 44, avec un cran magnifique et transporté à travers la France, armes, postes émetteurs et documents dangereux ». Agent P2, homologué FFC il est décoré de la Croix de Guerre et cité à l’ordre ? En mai 1944, il est arrêté par la Gestapo à  Avignon  avec sa femme et son garde du corps Pierre Rousset, trahi par un des leurs. Tous trois sont emprisonnés à la prison Ste-Marthe, torturés, et libérés en août 4194 par les Américains. Cité à l’Ordre du Corps d’armée par de Gaulle et attribution de la Croix de Guerre avec étoile de vermeil.

Agent P2, homologué FFC, (Dossier individuel résistant, GR16 P 93 974, Arch. Défense, Vincennes).

Jeanne Brulfert-Garnier, communément appelée  Jenny (1922, Jeandelize-2009, Avignon). Orpheline de père, elle est réfugiée de Lorraine avec ses frères et sa mère et arrive dans la Loire, hébergée par des cousins, puis à St-Etienne début 1941 où, par l’intermédiaire d’un parent de G. Gimon, elle est logée chez ce dernier qui la met en relation avec André Brulfert qu’elle épouse en septembre1941 et qui la fait entrer à Vichy comme secrétaire dans divers services. Parallèlement, comme son mari, elle s’investit sans compter et courageusement dans la lutte clandestine et notamment à Seillons-sur-Argens dans le Var d’où elle travaille pour le sous-réseau Lucie, et s’occupe du chiffrage et déchiffrage des messages radio vers Alger et la BBC, «  Cheville ouvrière de Ritz-Crocus » (Stéphane Castaings, «  G Gimon, un citoyen... »). Elle est arrêtée en mai 1944 par la Gestapo à Avignon avec son mari et Pierre Rousset.  Elle connaît le même sort que ces derniers. Citation à l’Ordre de la Libération et citation à l’Ordre du Corps d’Armée.

Agent P1, homologuée FFC, (Dossier individuel résistant, GR16 P 24 40 21, Arch.Defense Vincennes).

Louis Raggio (1902, Grenoble -1974, Fontenay-aux-Roses), propriétaire à Vichy d’un restaurant, Le Printemps, plaque tournante et planque pour les agents du contre-espionnage clandestin et où se retrouvent toutes sortes de personnes, pas toutes véritablement fréquentables du reste, dont certaines ont connu Raggio quand, avec P. Rousset, il « fricotait » avec le milieu du banditisme et notamment avec les Guerini.  Français, Américains,  Allemands et surtout  résistants intérieurs de Vichy, tels qu’A. et J.  Brulfert, ou extérieurs, G. Gimon,  J. de Lazerme, et d’autres en font leur point de ralliement pour des raisons bien différentes. Malfrat repenti, il écrira à C. Orabona, connu lors d’un parachutage dans l’Allier, « Mon capitaine, j’ai fait toutes les bêtises imaginables. Ma mère ne veut plus me voir. Elle est vieille. Je veux lui prouver que je mérite son pardon. Faites-moi faire n’importe quoi contre les Boches. Je veux lui ramener avant qu’elle meurt, une Croix de Guerre ou une autre preuve que j’ai fait proprement mon devoir de soldat dans cette sale guerre » C’est ainsi qu’il rejoint le réseau Ritz-Crocus dès sa création en janvier 44. Il devient  un résistant de la 1ère heure, ayant appartenu à divers réseaux de renseignements, réseau SSMF-TR et réseau Jacques OSS. Auparavant, il a participé avec courage à des actions importantes sous la responsabilité du Cdt Paillole, comme directeur du SSM . Il rend de précieux services à la Résistance en conduisant notamment et en faisant passer des officiers français en Espagne ou à Londres. Recherché par la Milice et la Gestapo, celle-ci offre une prime fabuleuse à qui le capturera. Arrêté par les Waffen SS à Alès, il parvient à s’enfuir et est décoré plusieurs fois pour son courage et son patriotisme. Il deviendra le liquidateur des FFC et du réseau Ritz Crocus.

Agent P1, homologué FFC (Dossier individuel résistant, GR16 P 49 75 62, Archives. Défense, Vincennes).


Pour aller plus loin

Vient de sortir : Henri Jonca, Les chemins de la Liberté commencent à Vichy. Diffusion par Le souvenir français GAG Imprimeur Elne 2020.