Agenda Culturel

 

 

 

 

 

 

Les chantiers de la jeunesse

 

 

 

Les Chantiers de la Jeunesse (1940-1944),

Entreprise de formation morale et physique de la jeunesse française

Le chantier 29 Maréchal Bugeaud

Pour la France seule toujours

La défaite de juin 1940 est traumatisante.  Le 30 juillet, un décret est signé stipulant que les hommes incorporés en juin 1940 et relevés de leurs obligations militaires seront aussitôt versés dans des groupements constitués sous l’autorité du Ministre de la Jeunesse et de la Famille.

Les Chantiers de la Jeunesse naissent officiellement le 31 juillet 1940 et deviennent une institution d’État par la loi du 18 janvier 1941 obligeant ainsi chaque citoyen français de vingt ans résidant en zone libre à effectuer un stage de huit mois au sein d’un chantier.

L’organisation des Chantiers de la Jeunesse créée en juillet 1940 répond à la volonté du gouvernement de Vichy (1940/1944) de régénérer moralement et physiquement une jeunesse française qu’il juge décadente, matérialiste, sans énergie et dominée par l’esprit de jouissance. Il veut au nom de la renaissance morale et physique de la Patrie, entreprendre l’encadrement de la jeunesse afin de faciliter l’intériorisation des nouvelles valeurs de la Révolution Nationale : le goût de l’effort, l’amour du travail, l’esprit d’équipe, l'ordre, la discipline, l’obéissance… Les Chantiers doivent  participent à la formation de cet "Homme nouveau" de Vichy, véritable symbole de la Révolution Nationale.

Pour commander la nouvelle organisation, le général de La Porte du Theil fut choisi parce que sa compétence paraissait incontestable. Il s’agissait de remplacer le service militaire, de conjuguer les idéaux du scoutisme avec un type de service obligatoire mi-civil mi-militaire1, réservé aux jeunes ayant atteint l’âge de 20 ans. Donc, la structure des Chantiers s’inspire largement de l’armée et du scoutisme.

Ainsi, entre 1940 et 1944, près de 400 000 jeunes hommes ont effectué ce stage. Les Chantiers sont articulés en six régions dont cinq en Zone Libre et la sixième en Afrique du Nord. Chaque région devait comprendre entre huit et dix groupements d’un effectif tournant autour de 2000 hommes, soit le niveau d’un régiment d’infanterie. Le groupement est organe de commandement et organe administratif responsable de la vie matérielle, de l’instruction et du moral. À son niveau sont regroupés les différents services, les magasins, les ateliers et l’infirmerie-hôpital. Les chefs de groupement ont sous leurs ordres une dizaine de groupes d’environ 200 hommes, soit une grosse compagnie d’infanterie, disposant chacun d’un camp qu’il faudra créer de toutes pièces dans une zone isolée et très souvent montagneuse. Chaque groupe est articulé en une dizaine d’équipes d’une quinzaine d’hommes. L’équipe est la cellule de base. Elle constitue l’élément indissociable au sein duquel sont également partagés le travail, la détente et le repos. Le plus souvent elle est commandée par un appelé ayant fait un stage de qualification. Au fur et à mesure de leur désignation les chefs de groupement s’en allèrent prendre le commandement munis d’instructions rédigées par leur général en une matinée sous le titre de : « Note de base ».

Le Chantier 29 Maréchal Bugeaud fait partie à l’origine de la province Pyrénées-Gascogne dont le commissariat général est basé à Toulouse.

« Les cinq flammes de  l’insigne du groupement signifient : Honneur et Discipline, Travail, Famille, Patrie. »

Le capitaine Canet du 56e RI, volontaire de la première heure pour « les camps de jeunesse » reçoit l’ordre d’utiliser les 2000 soldats venus de Narbonne et de Carcassonne - les jeunes gens viennent des départements voisins des Pyrénées-Orientales -  à l’exploitation de la forêt domaniale des Hares, commune de Quérigut (Ariège). Il faut trouver un camp, le capitaine choisit l’emplacement du « Carcanet 2» où se trouvaient les ruines de quatre ou cinq fermes, « il souhaite redonner à la contrée sa richesse ». Le chantier 29 prend le nom du Maréchal Bugeaud 3 « Ense et aratro 4 », «  un grand colonisateur,  un bâtisseur d’empire. Il colonise, il construit […], il est colonial cent pour cent. » Le commissaire capitaine Canet installe le camp du Carcanet en août 1940. Il souhaite que  le chantier « soit le plus beau, le mieux organisé, le mieux installé, le premier terminé pour que l’esprit qui y règnera soit ce magnifique esprit « de France » chevaleresque, noble franc, dévoué et généreux qui remplit le cœur de  notre  Maréchal. 5»

Le camp du  Carcanet

La revue Itinéraires,  revue mensuelle des chefs du Languedoc, fait dans son numéro de septembre 1942 la description du Groupement 29 depuis sa création 6.

Il est à 1400 m d’altitude sur le bord  de la route nationale N° 118 de Quillan à Montlouis.  Le site est enchanteur, l’accès relativement facile à une époque où les transports fonctionnent encore presque normalement.

Fin août 1940, 50 Jeunes arrivent dans une lande couverte d’ajoncs et de bruyères. Ils ont fait en une seule étape la distance Axat-Carcanet : 33 km et se mettent immédiatement au travail. Il faut nettoyer le terrain, monter les tentes, préparer la nourriture etc… Le PC est installé dans une petite maison forestière au bord du seul chemin qui mène de la route à la forêt. Le chantier a démarré : les 2400 Jeunes en cantonnement dans les villages de la montagne ont rejoint le Carcanet. La loi pour tous est « Travail » […] le camp se monte et l’hiver les baraques sont construites sous la neige7.

Les réalisations ? Selon le chef Canet lui-même : « Nous avons tout supporté : les ravitaillements insuffisants, l’inconfort total, le froid et la neige et les tempêtes célèbres dans toute la région […] Et pourtant jamais nos camions n’ont cessé de circuler sur les 33 km de route enneigée, montant de 400 m à 1400 m de jour comme de nuit. Jamais le travail n’a cessé même par 10 degrés au-dessous, et on peut rappeler parmi tant d’autres exploits ceux des conducteurs […] navigant par -15°obligés de coucher dans leurs camions parce que bloqués par les congères ou ceux des équipes des Groupes 4 et 6 partant débloquer la congère de 1200 mètres qui bloquait la route de Formiguères […]. Et combien d’autres, vaguemestres portant coûte que coûte le courrier, faisant 18 km à skis ! Equipes de service au bois ramenant celui-ci enfoui sous 2 mètres de neige et enfin docteurs et infirmières parcourant à pied plus de 100 kilomètres en une semaine pour soigner les jeunes.

La belle saison amène des visiteurs : le général de La Porte du Theil, accompagné du commissaire régional Gèze 8 et du Secrétaire d’état à la Jeunesse, inspecte le camp le 6 septembre 1941.

 

En août 1941 le gouvernement décide de tripler la production de bois de chauffage, de bois de gazogène et de charbon de bois pour pouvoir répondre aux besoins de l’hiver suivant. Il doit pourvoir en bois de chauffage les grosses agglomérations et en carburant de remplacement les services nécessaires au ravitaillement et à la vie du pays. C’est sur les chantiers de la  jeunesse que le gouvernement peut principalement compter.

Lorsque le jeune Jean-Paul Bouquet9 arrive de de Toulouse le 3 novembre 1941, il trouve au Carcanet un véritable village avec hôpital, magasins, bureaux, et même l’électricité. Le travail dans la montagne consiste essentiellement en coupe de bois et production de charbon de bois en grosse quantité. Beaucoup de chemins sont aussi à refaire.»

 


Les chantiers de Gincla (Aude) et de Boucheville (Pyrénées-Orientales 10)

En septembre 1941, le commissaire Canet propose d’installer à Gincla un détachement d’environ 150 hommes pour entreprendre des travaux de bois de chauffage et de carbonisation. Le chantier de Gincla commence ses travaux le 15 octobre 1941 :« près de la route de Perpignan à 15 ou 20 km d’Axat au village appelé Gincla travaille le Groupe 8 » : débardage et fabrication du charbon de bois absorbent ses journées avec une quarantaine de travailleurs pour abattre la parcelle 86 et pour moitié participer à la carbonisation de la parcelle 88. Six mulets sont employés au transport du bois de chauffage  déposé sur la route de Gincla en face de l’usine Vuillier11.

« Le 17 octobre l’inspecteur–adjoint Danjou 12 annonce le programme d’exploitation pour les deux années à venir dans la forêt d’Ayguebonnes-Boucheville : exploitation de 12 à 15 000 stères de bois de feu, carbonisation de 10 000 stères de bois de feu, débardage de 5 à 5 000 stères de bois de chauffage et entretien et amélioration du réseau routier  de la forêt « qui a un rôle capital pour le développement de la production et qui compte une trentaine de kms de route et chemins.13 » Les travaux sont payés par l’administration14.

Le 12 novembre 1941 le groupement forestier des Pyrénées-Orientales, (GARPO),  qui s’occupe du transport du bois soit  par chemin de fer sur la gare de Lapradelle, soit par camion, demande au chef du détachement de Gincla que les équipes de jeunes aident soit au chargement des camions à Gincla, soit aux déchargement des camions à la gare de Lapradelle parce qu’il y a des difficultés à trouver de la main d’œuvre, surtout dans cette région.

Vous nous rendriez les plus grands services, en même temps vous nous permettriez d’assurer le ravitaillement dont notre groupement est chargé, du camp de Rivesaltes et des revendeurs de la ville de Perpignan. La pénurie de charbon, l’approche de l’hiver et l’insuffisance du bois de chauffage à cause des besoins des gazogènes et des Gazo-bois inquiète à juste titre M. le préfet de notre département…

Les fiches de travaux précisent la quantité d’arbres abattus, du débardage, de la carbonisation et de la tire15. Le chantier pourvoie à ses propres besoins16. Le chantier avait reçu six mulets pour le bois de chauffage, mais le débardage par les mulets est interdit17. Le débardage se fait avec les  bœufs des bouviers d’Etienne  Truillet de Salvazines (Aude)18.

L’exploitation rencontre différentes difficultés.  Le 14 décembre 1941 le garde Clément écrit :

En tenant compte des difficultés inhérentes à la nature du terrain (rochers, souches) constate que les travaux n’avancent pas dûs en grande partie à l‘incurie des hommes qui prétextent le froid ou la neige ou des chefs qui ne font rien pour les obliger à travailler.

Le 30 décembre 1941 le brigadier des forêts se plaint de l’exploitation par le chantier de jeunesse :

Depuis quelques temps le chantier de Peyralade marche au ralenti […] de même que celui de Gincla  où le  garde Clément constate un laisser-aller de la part des chefs. De temps en temps ce sont des semaines creuses où tous  les anciens et les chefs d’équipe sont partis en permission sans qu’un seul soit resté pour diriger les travaux. Les équipes ont été toutes changées et de ce fait aucun rendement, les jeunes étant livrés à eux-mêmes.

Le 26 janvier 1942 l’inspecteur-adjoint Danjou écrit au conservateur des forêts à Carcassonne que, selon le chef de groupe rencontré à Axat, « le Groupement quitterait vraisemblablement la région (à une date non fixée) pour aller s’installer dans le Lot. » Il souhaite l’ajournement de ce départ ; il voudrait un groupe à Gincla, un groupe à Vira, très utile pour l’amélioration de son réseau routier et envisage deux autres groupes demandés pour des forêts privées.

Le rapport de Danjou demande encore le 15 juillet 1942 une troisième coupe dans la forêt domaniale d’Aiguesbonnes-Boucheville (parcelle 61 bois de service de sapins 300 m3), forêt dans laquelle le groupement de jeunes fait des exploitations en régie depuis plus d’un an. Il ajoute que cette coupe demandée par les chantiers pourrait être effectuée par anticipation sur la parcelle 61 et serait précomptée sur la possibilité à recruter en 1943.

La revue du chantier 29 : L’Élan

L'Elan 19, le périodique du chantier  exprime les idéaux que Vichy veut inculquer à la jeunesse : L’esprit du chef d’après Lyautey c’est « une conception généreuse de la vie », « se passionner pour son œuvre », avoir « le gout du risque et de la lutte20 ». Il s’agit aussi de la défense de la civilisation telle que la conçoit le gouvernement de Vichy. Le maréchal Pétain a dit dans son discours du 12 août 1941 « Le Reich à l’est se bat pour une civilisation et cette civilisation est la nôtre. » […] Le Maréchal travaille à établir un ORDRE NOUVEAU. Il faut que nous les jeunes nous soyons les promoteurs de cet ordre nouveau. »

La méthode « hébertiste » est recommandée comme la meilleure pour le  développement physique des jeunes des chantiers : « Nous ne pouvons mieux faire que de citer quelques passages  de ce remarquable ouvrage21, illustré par de très nombreuses photographies qui constitue le guide sinon unique, du moins le plus sûr pour la pratique de l’éducation physique dans les Chantiers de la Jeunesse22

 


 

En 1941, L’Élan contient le déroulement de la vie quotidienne du chantier dans son activité multiforme, travaux, cérémonies,  sports : foot et volley, vie culturelle, musique de la clique  et excursions dans la montagne à Querigut, au Madres, au barrage de Puyvalador. Les groupes font des articles comparables à ceux des journaux du scoutisme avant la guerre. Tout est organisé avec soin ; des journées types  sont définies pour les commissaires chargés de l'éducation et les chefs des écoles de chefs d'équipe. Eduquer est une dimension majeure.

L’éclatement du chantier 29

Il commence en 1941. Le Groupe 2 est descendu à la « ferme d’Axat », le Groupe  5 à Saint-Felui-d’Avall (le plus éloigné du PC à 90 km du Carcanet et à 10 km de Perpignan), le Groupement 1 à Pezilla-la-Rivière, le Groupe 8 à Gincla, le Groupe 9 à Saint-Paul-de- Fenouillet. Cinq groupes sont « détachés » et  cinq autour du P.C. Le G.D. est divisé en deux parties, l’une au Carcanet, l’autre à Axat. Le chantier continue à vivre avec des moyens de transports réduits, continuant les inspections dans les  groupes et maintenant la réunion hebdomadaire des chefs de groupe  au P.C.

Les réserves accumulées pendant l’été 41 par le commissaire-assistant Bernard permettent de passer un second hiver, particulièrement rude.

En décembre 1941 le chef Canet qui va créer le groupement 105 àTabarka en Tunisie est remplacé par le commissaire Gabriel Chambraud, combattant des deux guerres, rapatrié en 1941 comme chef de famille nombreuse et qui a fait un stage au groupement 38, à Argeles-Gazost comme commissaire-adjoint.

Tout le monde, chefs du régional de Toulouse, chefs du 29 ont d’avis qu’il est impossible de passer un troisième hiver au Carcanet.

Les congères, les 33 km Carcanet –Axat (gare de marchandises), les 100 km Carcanet-Carcassonne au Carcanet-Perpignan (gare des voyageurs), le bois qu’il faut aller chercher pendant six mois sous deux ou trois mètres de neige, entre 1500 et 1800 mètres d’altitude, par des pentes raides et glacées, sont les causes principales qui dans les circonstances actuelles ont motivé le déplacement du Chantier.

Il fallait  trouver un emplacement pour « le chantier le plus haut de France ».

Le déménagement du chantier 29 et son rattachement à la province Languedoc Roussillon

Le chef Chambraud étudie la région prend contact avec les maires de villages voisins d’Argelès, rend visite plusieurs fois au préfet. La question des transports est difficile. Les trains ne sont pas aisément disponibles.

En mai la date du départ est avancée, tous les groupes quittent le camp du Carcanet car le préfet a besoin de la main d’œuvre du chantier pour réparer les dégâts considérables faits par les inondations de la Têt et du Tech.

Dès le mois de mai 1942, tous les groupes ont quitté le camp du Carcanet.

En Juillet 1942, le groupement 29 change de province et relève du Commissariat général du Languedoc. Dans la petite revue Itinéraires, Chantiers de la jeunesse, revue mensuelle des chefs du Languedoc, le  chef James Gallet le présente en septembre après son rattachement : « En changeant de  Province il change aussi de place. Désormais il aura deux attraits la mer et la montagne, un tel groupement est unique dans le Languedoc. »


 

En septembre  1942 le groupement est réparti de la façon suivante : à Argelès, dans l’ancien camp des Espagnols,

le P.C. avec le G.D et le Groupe Ecole, le Groupe 6, groupe des spécialistes-travaux, de la musique, de l’équipe théâtrale ; le groupe 3  (JES) qui travaille en partie aux canaux d’Ortaffa et d’Argelès, en partie à la démolition du camp. Le groupe 5 à Elne travaille aux canaux et aux berges du Tech.

Les « Jeunes », si nécessaire, agissent dans des situations d’urgence. Ils répondent à l’appel du préfet des Pyrénées-Orientales après les crues des fleuves catalans en 1940. À Saint-Génis, le groupe 2 remet en exploitation une ferme dévastée par les inondations, les vignes ont été recouvertes complètement par le sable amené par le Tech. On retrouve par-ci par-là quelques têtes de piquets. La plupart sont actuellement entre 20 et 50 cm au-dessous du niveau du sol. À Perpignan se trouve le groupe 9 qui débouche les canaux d’irrigation […]  Le groupe 1 a rendu en quelques jours l’eau à Perpignan ; les canalisations avaient été détruites par les dernières inondations de la Têt.

 

 

 

Le chantier de La Roque-des-Albères.

Le 27 juin 1942, le garde des forêts de la Roque-des-Albères envoie une note à l’inspection des forêts  sur l’exploitation possible  des parcelles de la forêt.

La première parcelle  comprend 15 ha de taillis de chênes-verts et 1 ha de châtaigniers, la production de bois de chauffage pourra être de 120 stères. La vidange sera très difficile ; les 8/10 devant se faire à dos de mulet jusqu’à la pépinière. Le reste (partie sud) pourrait se vidanger au besoin à l’aide d’un câble de 450 à 500 mètres de longueur qui viendrait aboutir sur la route forestière, à l’emplacement de l’ancien câble de M. Fosse.

La deuxième parcelle comprend 15, 50 ha de chênes-vert et de chênes rouvre et 11/2 ha de châtaigniers. Elle peut produire 1000 stères de bois de chauffage. La vidange sera également difficile ; le débardage devra se faire à dos de mulet jusqu’à la pépinière. Les 4/10 de la coupe situés au sud, à cause des grosses roches, devra se faire en partie par lançage jusqu’aux endroits accessibles aux mulets. Les châtaigniers vu leur âge , 12 ans, environ ne devraient pas être exploités.

Dès juillet 1942 l’ingénieur–adjoint Danjou envisage cette exploitation « parce que  le chantier 29 qui procède à son implantation dans la région d’Argelès-sur-Mer où il doit entreprendre la construction de la corniche forestière traversant le massif des Albères a besoin de bois de feu pour ses cuisines et son chauffage en hiver et l’alimentation de ses gazogènes et de bois d’œuvre pour la construction et l’aménagement de ses cantonnements. » Il estime que, vu la pénurie de main d’œuvre, il y a un grand intérêt à favoriser l’exploitation directe par les chantiers des bois dont ils ont besoin. Il jugeait aussi qu'il fallait aussitôt après l’exploitation procéder à la replantation dans la coupe de repeuplements en châtaigner, essence précieuse, dans toutes les parties qui lui conviennent. Le 19 août 1942, le commissaire Chambraud demande à l’inspecteur des forêts de Perpignan l’autorisation d’installer un groupe de « ses » jeunes dans la forêt domaniale de Laroque-des-Albères au lieu-dit « La Pépinière ». « Les baraques de ce groupe seraient construites de chaque côté du chemin, aux abords de la maison forestière ainsi que dans une clairière  proximité du chalet forestier. » il s’agit de procéder à des coupes de taillis et de réfectionner la route forestière venant de Laroque, et de la raccorder à la corniche forestière des Albères.

Le 21 août 1942, le Commissariat général des chantiers de la jeunesse de Châtel-Guyon demande au Commissaire régional des chantiers de la jeunesse de Pyrénées-Gascogne, Gèze,  d’avertir le Conservateur des eaux et forêts qu’il faut envoyer dans l’Aude à partir du 1er septembre 550 jeunes gens, « la presque totalité des jeunes affectés à des chantiers de forestage […]. Toutefois ces jeunes travailleront jusqu’à la dernière minute […]. Dès la fin de cette période de travaux exceptionnels, ces jeunes rejoindront les chantiers auxquels ils ont été affectés.

Le 12 octobre le garde avertit que le « groupe des jeunes (40 hommes) est arrivé au col de l’Ouillat le 8 au soir. Ils se sont installés dans les baraques des T.E. et aménagent d’autres baraques pour le reste de l’effectif. Le groupe désigné pour camper à la pépinière est cantonné en attendant à Laroque. Son effectif est pour le moment de 70 hommes. » Et le 19 octobre l’inspecteur des forêts  avertit le garde forestier, par téléphone, que les chantiers de jeunesse sont autorisés à exploiter les coupes commencées par les compagnies de travailleurs étrangers 23.

Le commissaire Chambraud demande à l’inspecteur des eaux et forêts de Perpignan  «  des causeries qui ne soient pas des conférences trop solennelles ni d’un niveau trop élevé » pour que les jeunes des chantiers qui viennent faire leur stage dans ces groupes apprennent à connaître, à aimer, à respecter les arbres, la forêt, à comprendre la valeur du patrimoine légué par leurs ancêtres et le devoir de le conserver pour l’avenir.24 »  Mais le 16 novembre 1942, le commissaire Chambraud écrit à l’ingénieur du Génie rural à Perpignan que le groupement 29 est amené à se déplacer dans le département de l’Hérault et qu’en conséquence il y a lieu de suspendre les projets en cours. Le 30 novembre 1942, « par suite des évènements » l’ingénieur Danjou liquide les rapports du chantier de jeunesse avec l’administration forestière : matériel loué, bois exploité et carbonisé, matériel perdu par les chantiers ou mis hors d’usage.

Les anciens des chantiers, l’ADAC

En janvier 1941, le premier contingent des chantiers de jeunesse fut rendu à la vie civile, et les appels se succédèrent avec régularité jusqu’à la fin 1943. En juin 1941, le général de La Porte du Theil créa l’Association des Anciens des Chantiers (A.D.A.C24). L'appel aux Chantiers de Jeunesse était obligatoire et ne souffrait pas d'exception. À la fin de leur service, les jeunes étaient invités à rejoindre, s’ils le souhaitaient, l'Association des Anciens des Chantiers (A.D.A.C.) qui les encourageait à prendre des responsabilités, et qui joua un rôle d'administration des réserves de troupes. En septembre 1942, le nombre de sections d’anciens atteignait 2000 unités. Certaines sections étaient alors en contact avec la Résistance.

L’Elan contient une rubrique consacrée aux anciens du chantier 29 : « Les Anciens nous écrivent 26Itineraires donne la plumes aux différents chefs départementaux de l'ADAC

 

 


 

 

Un des anciens du chantier, le chef Frindel 27 devient chef départemental adjoint  de l’ADAC et rédige La chronique des Pyrénées-Orientales dans Itinéraires 28 . En 1943, il est l’adjoint de Francis Chevallier, nommé commissaire  de l’ADAC des Pyrénées-Orientales 29 et participe activement à la Résistance, en 1943, selon son supérieur hiérarchique.

 

La fin du Groupement 29

Le 1er novembre 1942 les troupes allemandes envahissent la zone dite libre. Le groupement 29 doit évacuer immédiatement le littoral. Il s’installe dans le Tarn à Labastide-Rouairoux et Saint Amans-Soult.

Le 30 novembre 1942, l’inspecteur adjoint des forêts écrit dans son rapport à la direction des forêts, chasse et pêche : « Les chantiers de jeunesse qui travaillaient pour le compte de l’administration ont dû quitter rapidement la région. »

Pendant le printemps 1943, le système des chantiers va se défaire progressivement. Les chantiers doivent s’adapter à une situation modifiée par la loi du 16 février 1943 sur le Service du Travail Obligatoire (STO). Dès le 5 mars 1943, les Chantiers cessent d’être rattachés à l’Éducation nationale pour passer, une partie sous l’autorité du chef du gouvernement, qui peut ainsi mieux les contrôler, et une autre partie à la Production industrielle.En septembre 1943 Laval informe le général de la Porte du Theil que les Allemands exigent l’envoi en Allemagne de la totalité des hommes des Chantiers de jeunesse.

Une note du 4 février 1944 officialise ce choix : « Par décision gouvernementale, les Chantiers de la Jeunesse qui avaient essentiellement une mission d’éducation et de formation civique deviennent une formation de travailleurs encadrés destinés à exécuter des travaux d’intérêt Européen30 . À partir de ce moment, les Chantiers deviennent un réservoir de main-d’œuvre au service de l’économie de guerre du Reich. Seuls bénéficient de sursis d’incorporation les jeunes gens travaillant sur des chutes d’eau et des lignes électriques31.

Le 3 août 1944, le cabinet du sous-préfet de Prades répond à un  ouvrier agricole d’Estavar, Joseph Inglès :

La délivrance de sursis à l’incorporation dans les chantiers de la jeunesse devient sans objet à la suite de la dissolution de ces chantiers.

Les jeunes agriculteurs de votre classe rentrant désormais dans le cadre des Services de la Main d’Œuvre, Monsieur le Directeur départemental à la Main d’Œuvre vient de faire connaître que les agriculteurs qui bénéficient d’un sursis de départ en Allemagne jusqu’au 31 juillet voient leur sursis automatiquement prolongé jusqu’au 30 septembre prochain.

Ceux qui auraient déjà signé un contrat peuvent passer à l’Office de Placement allemand afin de faire rectifier la date de départ 31.

Les Chantiers de la jeunesse sont dissous en trois étapes,  La première dissolution est effectuée par Vichy le 15 juin 1944. Le 5 juillet 1944, une seconde dissolution est proclamée par une ordonnance du gouvernement provisoire d’Alger. Enfin, le 5 décembre 1944, la loi portant application de celle du 5 juillet 1944 est confirmée par le gouvernement provisoire de la République française.

 

Madeleine Souche


Notes

1 Olivier Faron, Les chantiers de Jeunesse, p 148. Citations d’Olivier Guichard :  "Nous n’étions ni scouts, ni militaires. Un peu l’un, un peu l’autre ; un peu plus ou un peu moins selon les chantiers. " Louis Gagnoux : « Notre seule arme était une pelle. »

2 Vent  froid humide qui apporte le brouillard.

3 L'action la plus réussie par le Maréchal Bugeaud fut d'employer l'armée dans l'édification de l'Algérie, la mise en valeur des terres incultes, l'irrigation et le forage de puits, et la plantation d'arbres en attendant l'arrivée des colons. La préoccupation constante de Bugeaud fut d'associer l'armée à la colonisation : "Elle seule a conquis le sol, elle seule le fécondera par la culture et pourra par les grands travaux publics le préparer à recevoir une nombreuse population civile."

4 Il avait pris pour devise de son œuvre de colonisation ces mots latins : Ense et Aratro « Par l'épée et par la charrue ».

5 L’Élan, 15/07/1914.

6 Itinéraires, James Gallet  «Lettre de groupement,  le 29 »  p.15-20.

7  Dans un premier temps sous la tente, ils construisent peu à peu des baraques en bois dites « baraques Adrian » qui constitueront leurs cantonnements

8 Général A. Gèze, commissaire en chef, commissaire régional des Chantiers de Jeunesses, province Pyrénées-Gascogne

9 https://resistance82.fr › Extraits du livre « La mémoire : Heurs et Malheurs » p 201/2014. Jean-Paul Bousquet, né le 23 août à Carcassonne, appelé le 3 novembre 1941 aux chantiers de jeunesse.

10 La forêt de Boucheville, forêt domaniale, située dans le massif pyrénéen, au nord-est du massif du Madrès, à cheval entre l’'Aude et les Pyrénées-Orientales est partagée en deux zones : la première, la plus étendue, comprise entre 600 m (vallée de la Boulzane) et 1310 m d'altitude (Sarrat Naout), située sur les communes de Gincla, Fenouillet et Vira. La seconde, dite du canton d'Aigues-Bonnes, comprise entre 480 m (vallée de la Boulzane) et 1342 m (Pech dels Escarabatets), située sur les communes de Fenouillet, Gincla, Salvezines et Lapradelle-Puilaurens.

11 ADPO, 1301 W 129.

12 En 1946 après la guerre, Roger Danjou épouse la quaker irlandaise Mary Elmes ; ils ont deux enfants. Marie Elmes, qui sauva de très nombreux enfants juifs,  une des « Justes » reprit une vie normale et  refusa les honneurs toute sa vie durant.

13 ADPO, 1301 W 129.  Extrait du Bulletin périodique officiel des chantiers de jeunesse, N°54  26/08/1941 : « Le service forestier nous demande de construire des routes, qui aujourd’hui passent en deuxième urgence  et qu’il faut abandonner pour le bois. Seules sont à continuer les routes nécessaires à l’exploitation. »

14ADPO, 1301 W 129. 15 francs le stère.

15 ADPO, 1301 W 129.

16 ADPO, 1301 W 129. Le groupe 8 a consommé pour ses propres besoins, du 4 mai au 4 juillet 1942, 34 stères de bois de feu et 11 936 kg de charbon de bois brut.

17 ADPO, 1301 W 129. 29 novembre 1941, circulaire du commissaire général à Châtel-Guyon.

18 ADPO, 1301 W 129. Il achète 20% de ces bois.

19 Ville (siège du journal) : Le Carcanet puis Argelès-sur-Mer puis Labastide-Rouairoux puis Saint-Amans-Soult puis Pissos (impression : impr. à Perpignan puis Toulouse puis Bordeaux). Bi-mensuel puis mensuel. Format : 32 puis 24 cm.

20 L’Élan, 1er /08/1941.

21 L’Élan, 1er /08/1941, « L’éducation physique et morale par La méthode naturelle de Georges Hébert, librairie Vuibert, paris 1941. »

22 L’Élan, 15 /08/1941.

23 ADPO, 1301 W 129. À Peyralade, au col de l’Ouillat et à Gincla.

24 ADPO, 1301 W 129.

25 O. FARON, Les chantiers de jeunesse. P. 143-147. Association loi de 1901 qui connaît une très forte poussée en 1942 et jusqu’au printemps 1943.  «   Le personnel dirigeant  y compris les responsables départementaux est fourni par les chantiers. L’ADAC est destinée à jouer un rôle central. Les sections de l’ADAC multiplient leurs activités. « Ainsi la solidarité déjà traditionnelle dans ces groupements se prolonge dans la vie courant, ce qui est l’indice le plus remarquable de cette grande œuvre nationale. »

26] L’Elan 15/07/1941.

27 L’Elan 01/08/1941. « Le groupement artistique nous a préparé une très agréable soirée. Le commissaire Linder, le chef Frindel […] ont été spécialement remarqués dans « Roncevaux » de Max Régnier. »

28 Itinéraires, septembre 1942.

29 Maison-histoire- APHPO, «1943 Francis Chevallier à Perpignan, Un protestant dans la ville »

"  Mais revenons à Perpignan, où j’ai trouvé un bureau installé dans un magasin du centre avec deux pièces derrière et, outre deux collaborateurs comme à Mende, un adjoint avec qui j’allais partager la couverture du département, beaucoup plus peuplé que la Lozère. Cet adjoint, Frindel, Lorrain et patriote, devait jouer un grand rôle par la suite (dans la Résistance). Pour commencer, il m’a présenté à sa logeuse, et j’ai pu avoir une chambre dans le même logement que lui. Nous avions aussi une grosse moto héritée de l’armée, que j’ai pu utiliser pour visiter les cantons les plus proches de Perpignan. Parmi les anciens que nous essayions de rassembler, il y avait beaucoup d’agriculteurs et de viticulteurs."

30 AN, AJ 39/1, note du secrétariat au Travail, 4 février 1944.

31 ADPO 41 W60. 17/02/1944. » La circulaire du 5 février  prévoit que les ouvriers spécialisés travaillant sur les chantiers classés en catégorie « S »bénéficieraient d’un sursis d’incorporation et resteraient affectés jusqu’à nouvel ordre aux chantiers classés Sperrbetrieb où ils travaillent actuellement.

32 ADPO 41 W 60.

Pour aller plus loin

Faron Olivier Les chantiers de Jeunesse, avoir 20 ans sous Pétain, .Ed. Grasset et Fasquelle 2011.

Itinéraires Chantiers de la jeunesse revue mensuelle des chefs du Languedoc, septembre 1942.

Internet Chronique ordinaire d’une jeunesse meurtrie – La résistance en Tarn et Garonne Jean Bousquet

Larrieu Jean, Gual Ramon, Tubert Jean , Vichy l'occupation nazie et la Résistance catalane, CREC 1994.

Mazier Pierre, L’Espelido ,histoire des chantiers de la Jeunesse en Languedoc-Roussillon, Lacours /colporteur1989

Pécout Christophe  Les chantiers de la jeunesse (1940-1944) : une expérience de service civil obligatoire Agora débats jeunesse 2008/1(N°47) pages 24/33.