Agenda Culturel

 

 

 

 

 

 

La naissance des vignerons de Trémoine

Quelques éléments historiques  sur la naissance de la cave coopérative de Rasiguères

Extraits du registre du Conseil d'Administration

 

La « coopé » est, à la périphérie du bourg  un bâtiment caractéristique des villages viticoles du Midi.  Le Service du Patrimoine régional en a recensé 582 du Rhône aux Pyrénées.

Les premières coopératives vinicoles apparaissent dans le Midi au début du XX' siècle. La mise en place du mouvement coopératif  démarre en 1901 à Maraussan par la fondation de la première cave coopérative.

Les caves sont nées dans une époque de crise viticole qui culmine avec la révolte de 1907. Le développement des caves coopératives procède d’une dynamique d’organisation collective de « petits propriétaires » dans une région spécialisée dans la monoculture de la vigne et la production de vins de table.

Depuis le début du XXe siècle le mouvement coopératif, dans les Pyrénées-Orientales, comme ailleurs en Languedoc- Roussillon, ne cesse de se développer. Dans quelques communes viticoles, des vignerons - souvent petits producteurs - décident de s'associer pour constituer une cave coopérative dont ils assumeront démocratiquement la gestion.

Le premier projet de cave coopérative à Rasiguères remonte à 1917, la Société Coopérative de Vinification de Rasiguères est créée le 19 octobre 1919 par 40 adhérents et la cave est  mise en service en 1921.

Le registre du Conseil d’Administration de la cave de Rasiguères  permet de suivre les difficultés rencontrées lors de la construction du bâtiment

1919

L’Assemblée générale de constitution de la cave du 19 octobre 1919

Elle prend les décisions initiales

1° Demander une avance à l’État par l’intermédiaire de la Caisse régionale de Crédit Agricole  Mutuel des Pyrénées-Orientales de cent mille francs représentant le double du capital social versé pour une durée de vingt ans au taux de 2% remboursable par vingtième par an.

2° Consentir à l’État une première hypothèque sur tous les biens immeubles et matériels de la société.

3° Demander au service des améliorations agricoles une subvention de quinze mille francs représentant le dixième de la dépense prévue.

4°Choisir et acheter un terrain pour y construire la cave coopérative.

5° Demander  l’affiliation de la société à la caisse locale de Crédit Agricole de Rasiguères.

6° Assurer les immeubles sociaux à une ou plusieurs compagnies d’assurance contre les risques des incendies

7° Prier M. Reverdy, architecte de Narbonne, d’établir les plans et devis sur les indications et conseils de M. Fourty…


L'Assemblée générale extraordinaire  du 3 décembre 1919

Elle décide d’augmenter le capital social

Vu les plans et devis, dressés par M. Reverdy architecte à Narbonne, il y a lieu de porter le capital social qui était de 50 000 à 85 000 francs [...]. Le capital social sera donc en définitive fixé à 850 parts de 100 francs chacune entièrement versées soit 85 000 francs.

1920

La  lettre du Ministre de l’Agriculture du 15 avril 1920

Elle met en danger la construction du bâtiment de la cave.

La commission des avances de l’État « prenant en considération d’une part la situation florissante de la viticulture et les bénéfices très importants réalisés actuellement par les viticulteurs de la région méridionale,  et, d’autre part la nécessité de ménager dans les circonstances présentes les deniers du trésor importants réalisés actuellement par les agriculteurs de la région méridionale a décidé :

1) d’ajourner l’allocation des avances sollicitées par les coopératives viticoles et les distilleries coopératives,

2) de charger le service du Crédit agricole  de demander aux sociétés de réduire sensiblement le montant de leurs demandes en diminuant leur devis d’installation et à engager leurs adhérents faire pour la réalisation de leurs projets un effort personnel plus grand,

3) de limiter à dix ans la dure maximale de prêts qui pourraient le cas échéant être consentis aux caves.


La réponse du Conseil d’Administration de la cave à la lettre ministérielle, le  23 avril 1920

Elle dresse le tableau de la situation locale en présentant les coopérateurs, leurs propriétés et le poids de la guerre sur la viticulture (travailleurs affaiblis, hausse du prix de la  construction).


1° La situation florissante de la viticulture et les bénéfices très importants réalisés actuellement par les viticulteurs de la région méridionale,  […] ne sont pas à envisager pour le terroir de Rasiguères […]. Nous n’avons ici (pour forte majorité) que des vignes de coteaux à petit rendement et qui, pour une même surface, une même main d’œuvre et pour un même total de frais d’exploitation (engrais, soufre, sulfate etc.) rapportent environ trois fois moins que les régions de plaine à grand rendement pour arriver à un prix de vente tout au plus égal et souvent inférieur.

2° La cave coopérative de Rasiguères  a été formée par les petits propriétaires, dont beaucoup de journaliers ; à l’exception absolue des grosses caves ; ses adhérents dont la plupart n’ont pas de local pour loger leur récolte, sont obligés de passer par la volonté d’acheteurs souvent peu scrupuleux ; pour ces motifs et pour réaliser une économie importante sur la fabrication des vins, économie réalisée par la fabrication en commun, (ils) se sont groupés pour fonder ladite société ; ils ont réunis par leur nombre 6 000 hectos  de vin environ, soit 105 hectos  par adhérent en moyenne.

La moyenne des terrains exploités est également par adhérent de 2 hectares 40 ; cette moyenne n’est pas d’un seul tenant, mais elle se trouve toujours morcelée en petits parcelles, très souvent fort éloignées les unes des autres, ce qui augmente d’autant plus les frais d’exploitation.

Toutes les raisons énumérées ci-dessus s’opposent  formellement   à ce que le territoire de Rasiguères soit assimilé aux territoires grands producteurs.

La plupart des adhérents sont d’anciens combattants de la Grande Guerre dont plusieurs sont revenus mutilés et beaucoup n’ont plus l’énergie phisique  (sic)  d’avant cette terrible perturbation. Pendant leur absence leur petite propriété  c’est (sic) trouvée  presque à l’abandon faute de bras et tous ces motifs ont contribué à diminuer le rendement et par conséquent les bénéfices.

3° Il est impossible de réduire  les devis établis par le Service du Génie rural sur une base minimum ; la cave coopérative étant prévue sans aucun luxe décoratif et ne comportant strictement que la cuverie  et les machines nécessaires à la manutention 6 000 hectos.

Cette base établie par l’architecte en novembre 1919 n’est plus en rapport avec les prix qui nous ont été faits au moment de l’adjudication. Nous avons trouvé un entrepreneur qui nous fait une augmentation et  de 7%, ce qui entraîne pour la société une dépense supplémentaire de 15 000 francs. Le regret de l’attribution de la subvention de 1/10 qui aurait dû être accord  par le Service du Génie rural et qui se serait élevé à la somme de 25 000 francs  nous faisant aussi défaut entraine pour la société une dépense totale non prévue de  40 000 francs.

Les fonds provenant de l’avance de l’État sont épuisés avant la construction de la cave.


Délibération du Conseil d’Administration du 31 octobre 1920

Les fonds provenant de l’avance de l’État sont épuisés et il y a lieu de recourir à un emprunt à la Caisse locale pour continuer les travaux, un emprunt  de 27 000 francs contracté à la Caisse locale de Rasiguères-Planèze.

L’entrepreneur Giralt est dans « une situation embarrassée et les travaux de la cave sont arrêtés fin 1920.


1921

La délibération du  Conseil d’Administration du 14 mars 1921

Elle décide que les travaux de la cave coopérative peuvent être repris en régie par des ouvriers de la commune.

M. Dalbiez Baptiste formule proposition de reprendre les travaux de la cave dans les conditions suivantes : les journées seront payées chaque semaine et le matériel sera payé au fur et à mesure des arrivages.

 

L’Assemblée Générale extraordinaire  du 7 juin 1921

propose de porter le capital social à 105 000 au lieu de 85 000  francs, divisé  en 1050 parts de 100 francs chacune entièrement versées. […] La situation ne permettant pas de faire une plus forte augmentation du capital social, il y a lieu de recourir à un emprunt de  20 000 francs pour couvrir la totalité des frais de construction.


La délibération du Conseil d’Administration du 2 septembre 1921

Elle rend compte de la persistance des difficultés.

La cave coopérative n’ayant pu être terminée en temps voulu, et en conséquence le paiement de la première annuité au lieu d’être effectué par un prélèvement pris sur les apports de 1920 ne peut l’être que  par un emprunt ou une augmentation de capital social.

L’une et l’autre de ces opérations seront très onéreuses pour la Société et très difficiles à réaliser en ce moment et il y a lieu de demander à Monsieur de l’Agriculture de bien vouloir  accepter le remboursement de l’avance en 9 annuités, à partir du 31 août 1922, la Société s’engageant formellement à rembourser la totalité de l’avance au 31 août 1930.

 

L’Assemblée générale extraordinaire  du 4 septembre 1921

Elle trouve une solution aux problèmes financiers.

Il y a lieu de recourir à un nouvel emprunt de 7000 francs  au taux de 6% auprès de Mme Henric, propriétaire à Planèzes ; de recourir à des prêts d’honneur pour la somme de 3 000 francs dont 2 500 francs de M. Armingaud Marc, 500 francs de M. Martymort Joseph. Ces prêts d’honneur seront convertis en parts de capital social à la prochaine augmentation de ce capital social qui sera proposée à une date ultérieure.

Il est désormais possible de préparer la récolte.

Le Président informe l’assemblée que conformément aux dispositions de l’article 2 du règlement intérieur, il y a lieu de procéder à la nomination d’une commission e 5 membres chargée de visiter la récolte et de fixer la date de la ceuillette (sic).


Aujourd’hui, la cave, Les Vignerons de Trémoine regroupent des vignerons de quatre villages : Planèzes,  Rasiguères, Lansac, et Cassagnes situés dans la vallée de l'Agly, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Perpignan.

La richesse et la diversité géologique des terroirs (arènes granitiques, schiste, graves)  donnent des vins généreux et complexes. Les rendements sont naturellement limités par des sols où la vigne doit étendre en profondeur ses racines pour se nourrir.

La plus grande partie du vignoble est classée  en Appellation d'Origine Contrôlée.

Pour aller plus loin

Louis Malet 1919, La naissance des vignerons de Trémoine, 2015.

Pierre Dauga, Histoire de la viticulture: des Pyrénées-Orientales au XXe siècle, 2006

Caves Coopératives en Languedoc-Roussillon, ouvrage collectif du Service Patrimoine Régional du Conseil Régional du Languedoc-Roussillon (textes de Gavignaud-Fontaine G., Vayssettes J.-L., Sauget J.-M., Wienin M., Normand S., Rodriguez L., Touzard J.-M., photographies de Kérignard M., cartographie de Marzo-Marill V.), éditions Lieux Dits, Lyon, févr. 2010.