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Henry de Monfreid et la mer rouge

 

 

Henry de Monfreid et la mer Rouge

Quatre années passées à Djibouti, après l’indépendance de cette colonie qu’on désignait jadis sous le nom de Côte Française des Somalis, m’ont conduit à approfondir quelques aspects de la personnalité d’Henry de Monfreid alors que mes recherches portaient principalement sur l’itinéraire d’un officier originaire de Franche Comté. Il servait à la Garde Indigène qui, à la veille de la Grande Guerre, devint le Bataillon Somali. Officier et Bataillon exceptionnels dont l’Histoire militaire a retenu l’engagement au service de la France. C’était le capitaine Depui qui eut maille à partir avec ce marchand d’armes lequel ne s’en ait guère vanté. J’ai relaté certains détails  de leur différend dans une biographie publiée à l’Harmattan [1].

Évoquer la relation de Monfreid avec la mer Rouge suppose beaucoup de témérité. Car après tant d’années, l’homme fait toujours l’objet d’une controverse. Pour certains, et notamment en République de Djibouti, où sa mémoire n’est jamais évoquée, il reste un trafiquant capable de toutes les turpitudes. Mais il s’en commet encore aujourd’hui sur cette mer dévouée à tous les commerces. Pour d’autres, il est le dernier aventurier du XXème siècle qui enfièvre les imaginations. Mais cette controverse parait vaine car elle ne tient pas compte du fait qu’il subsiste certains épisodes de sa vie dont lui-même n’a rien ou peu révélé. Car l’homme sait effacer de sa mémoire ce qui dérange. Des documents le concernant sommeillent encore dans les archives britanniques de l’Intelligence Service ou du War Office qu’il conviendrait de fouiller en même temps que d’autres dossiers aux Archives nationales et au Ministère des Affaires Etrangères à Paris et Nantes. Travail de longue haleine qui rebute le chercheur. Parce que le temps faisant son œuvre, d’autres évènements offrent aujourd’hui davantage d’intérêt pour la mémoire de la mer Rouge, surtout ceux liés à l’état endémique de la violence dans la Corne de l’Afrique et au regain de l’islam dans le pourtour de la mer Rouge.

Ensuite le dossier Monfreid n’est pas facile. Il a lui-même hérité d’une histoire familiale peu commune et bien compliquée en comparaison d’autres hommes qui ont illustré les Annales de cette région depuis les années 1900 à 1939, tels que Lawrence d’Arabie ou Haïle Selassié, le Roi des Rois. L’auteur des Secrets de la mer Rouge avait coutume de dire que chaque homme est la résultante de traits de caractère d’une multitude d’ascendants, sans que l’on puisse déterminer lequel d’entre eux a laissé l’empreinte la plus forte. Chez lui, compte l’histoire de sa grand mère, Marguerite Barrière. Elle a honoré sa descendance d’un nom de comédie pour suivre son amant en Amérique. Elle oublie de déclarer son fils Georges Daniel à l’état-civil jusqu’à ce l’âge de douze ans quand son oncle américain lui fournit un certificat du consulat américain précisant qu’il est né à New-York le 14 mars 1856. Au cours des années 1920, un professeur d’histoire de Perpignan révèle qu’il possède des documents prouvant que Marguerite aurait eu une liaison avec le jeune Léopold II de Belgique. La famille royale aurait en la personne d’un officier américain, Charles de Monfreid, lequel aurait accepté d’être le fils de ce rejeton. Mais ledit officier aurait péri en mer. Daniel serait né à Paris mais lors des émeutes de la Commune on aurait perdu toute trace des documents administratifs du décès de sa mère avec un américain !

Enfin, on doit rappeler que si Henry de Monfreid voit le jour le 14 novembre 1879 à La Franqui, c’est à Paris que son caractère se forme auprès d’un père, Georges Daniel, artiste peintre qui passe sa vie à servir un autre artiste en rupture de ban. C’est Gauguin qui a choisi de tout rejeter pour se livrer corps et âme à ses passions : la peinture, les mers lointaines, les îles. Ce lieu, écrit le peintre, « où le soir arrive et vous allez enfin goûter l’oubli de la civilisation. » C’est la vie de Gauguin, ce sont ses convictions qui inspirent Henry lorsqu’il débarque le 20 août 1911 sur le port de Djibouti. En cet après-midi écrasé par la chaleur du khamsin, ce vent brûlant qui souffle tout l’été, les yeux éblouis par une lumière incandescente, c’est un adolescent attardé qui donne à son existence un nouveau départ. Entretenu jusqu’à l’âge de trente deux ans, par les subsides modestes de son père, il ne prend rien au sérieux y compris ses propres études universitaires soldées par des échecs. Ses aventures sentimentales ne se comptent plus car il a beaucoup navigué d’un oreiller à l’autre, ce qui lui a valu deux paternités qu’il a reconnues, Marcel et Lucien, ce dernier finissant tragiquement en mer Rouge. Mais la pensée de Gauguin  est bien présente dans son esprit. On peut regretter que ce n’ait pas été suffisamment mis en exergue dans les études qui lui sont dédiées.

C’est à partir de cette étape que se révèlent traits de sa personnalité et ses ambitions jusque là contenues dans une société empreinte de morale et d’ordre. C’est sa relation avec la Côte Française des Somalis qui va inspirer sa légende sur les côtes tragiques de la mer Rouge.

Au travers de ses récits, le rapport qu’il noue avec cette colonie s’instaure autour de trois éléments : le pays, la mer et ses habitants. Aucun voyageur n’a manqué de souligner l’implacable austérité des paysages djiboutiens, un désert brulant, mélange de basalte et de sable. Une mer avec toutes ses traitrises et ses boutres chargés de contrebande ou d’esclaves, où plus d’une fois il se croit perdu jusqu’à un sauvetage providentiel qui le conduit à se convertir à l’islam. Une mer et des trafiquants arabes dont Monfreid sent qu’il leur appartient. Et puis dans cet immense désert sous un soleil hallucinant, une population hétérogène compliquée par un enchevêtrement d’ethnies et de clans, population réticente à toute forme de changement. La violence est un fait inséparable de la vie des groupes nomades, Somalis ou Afars, qui doivent « tuer pour les chameaux, l’eau et l’honneur, cette terrible trinité du désert » Des lors la préoccupation des combats prend l’homme du berceau à la tombe. C’est dans cette région où l’homme se trouve réduit à sa propre mesure, dans un corps à corps quotidien, que Monfreid se révèle à lui-même. Il apprend l’arabe et les dialectes locaux, il mange et s’habille selon les mœurs du désert. Au marin yéménite, il emprunte la résistance, le courage et parfois la violence. C’est cette vérité qu’il décrit dans ses récits. C’est celle que nous connaissons et qui nous fait rêver car on ne peut dissocier Monfreid de l’époque où il a vécu. Mais est-ce toute la vérité qu’il nous livre ? On connait davantage quelques unes de ses aventures mais l’homme se dérobe. Sous toutes ses facettes c’est un homme en rupture qui, malgré de grandes qualités, transforme sa vie en échec.

Sa légende s’est un peu éclipsée lorsque deux journalistes férus de l’histoire de la Corne de l’Afrique se sont livrés à de pertinentes investigations sur ses tribulations. À partir des années 1975, deux reporters notamment, Daniel Grandclément en 1990 [2], puis Freddy Tondeur 3 ] en 2004 ont publié une biographie inspirées par les souvenirs des descendants de Monfreid et de son entourage. Ces travaux, notamment ceux de Grandclément, font découvrir certains épisodes de la vie de Monfreid. Plus récemment un chercheur de l’École des Hautes Études des Sciences Sociales, a publié deux articles relatifs d’une part à l’engagement maçonnique de Monfreid et d’autre part quelques considérations sur son premier procès. Enfin je dois signaler un article de John Shipman dédié à Monfreid. Sous le titre : In the lion’s paw : Henri de Monfreid and the British at Aden. (1916-1922) [4] sur lequel je présenter quelques observations.

Et, s’ajoutent, il faut le souligner, les ouvrages de ses descendants. Mais ils ne font que compléter les souvenirs de leur père ou grand père dont la légende naît à partir de 1932 après la publication des Secrets de la mer Rouge, suivi par soixante dix autres. Toutefois ces romans, dépourvus de charpente ou d’unité dramatique, sont constitués par des ensembles de saynètes [5] : souvenirs de folles poursuites dans des villes arabes ou le désert somali, violentes tempêtes, mœurs rudes des nomades. Grandclément fait observer que Monfreid dans son Journal de bord comme dans ses livres suit une chronologie qui ne correspond pas aux documents et se contredit d’ouvrage en ouvrage comme s’il tenait à brouiller les pistes et à rendre les recoupements difficiles[6]. Il en est ainsi, par exemple, de la mort de son fils Lucien. Dévoré part des requins au large de Djibouti, il raconte ce drame dans la Croisière de Hachich mais les périodes auquel il situe cette mort sont fausses. Ce drame est survenu au début de juillet 1920.

Au travers de ces recherches récentes, et une fois entrebâillée la porte que Monfreid nous ouvre sur les pays de la mer Rouge, on ne peut se soustraire à cette impression un peu amère que nous offre sa vision personnelle avec la Corne de l’Afrique. Car elle laisse apparaître une personnalité tourmentée et l’intérêt relatif qu’il témoigne à cette région du monde. Dès lors ne faut-il pas en préambule s’interroger sur ce qui a pu nourrir la pensée de cet aventurier qui est aussi un homme de culture ? On lui prête une maxime « La vertu est toujours mal récompensée ce qui prouve qu’il ne faut pas être vertueux. » Cet axiome fait surtout référence à l’homme qui a accompagné son adolescence et auquel son père Georges Daniel a donné sa vie, à savoir le peintre Paul Gauguin. Dans le style des récits de Monfreid et dans sa relation avec la colonie, on retrouve la pensée de celui qui s’exile aux Marquises pour échapper à la Morale. Je le cite [7] : « Comme les inondations, la morale nous écrase, étouffe la liberté en haine…Morale du cul, morale religieuse, morale patriotique, morale du soldat,  du gendarme (…) morale de la magistrature. »

Ce sont les principes qui animent la légende de cet extraordinaire coureur des mers. Elle ne tient aucun compte de deux faits essentiels qui n’ont guère été approfondis. Il s’agit d’une part, du rapport que Monfreid entretient avec le fait militaire et la guerre sous toutes ses formes, d’autre part les circonstances qui ont contribué à son exclusion de la Corne de l’Afrique où son souvenir se perd aujourd’hui et où après la deuxième guerre on lui signifia que son retour n’était plus désirable. Ce sont ces deux thèmes, sur lesquels je vous propose quelques observations. Car pour le reste, Monfreid a relaté ses commerces d’armes, puis ses trafics de stupéfiants hachich, charras ou opium. Il n’a rien caché dans ses récits sa relation avec les femmes, de ses préférences et de celles qui accompagnent sa vie amoureuse aux cotés de son épouse légitime.

Commençons par la guerre et le fait militaire en mer Rouge. Ils ont donné lieu à de nombreux travaux en histoire contemporaine. Et on ne peut comprendre l’itinéraire de Monfreid si on le dissocie du contexte politique de la Corne de l’Afrique au début des années 1900 et jusqu’au deuxième conflit mondial.

Au moment où Monfreid fait connaissance du territoire, la France suscite les convoitises de pays européens. L’Angleterre qui dispose d’une base à Aden au Yémen, s’installe à Berbera au Somaliland car elle déploie une action politique permanente contre la France afin de rester la puissance dominante sur la route des Indes. L’empire italien s’étend depuis 1889, sur l’Erythrée et la Somalie orientale en grignotant un peu du territoire du Kenya. Les Italiens entendent s’établir en Éthiopie ce que Mussolini réalise en 1935. Dans cette lutte, les Allemands ne manquent pas d’agir et ne cessent de revendiquer la Côte Française des Somalis. Petit territoire longtemps oublié par les autorités gouvernementales. Il commande tout le commerce de l’Éthiopie vers la mer Rouge. Sa capitale Djibouti, créée en 1888, abrite quelques 159 français en 1909. C’est une ville ouverte qui accueille des émigrés de tous horizons ainsi que des Somalis et Yéménites. Cette petite société où s’exerce l’influence de compagnies commerciales puissantes, où les voyageurs s’attardent peu comme les gouverneurs, se solidarise avec un même état d’esprit : c’est une haine de l’Anglais dont la marine surveille étroitement la mer Rouge et l’océan Indien en l’absence quasi-totale de la marine française. Quant aux gouverneurs de la colonie ils sont dépourvus de moyens à tous égards et les trafics en tous genres se déploient et les taxes qu’ils procurent, génère une grande part du budget local.

C’est donc la situation qui se présente à Monfreid. L’évènement le plus grave, c’est l’état de guerre qui embrase la Corne de l’Afrique. Elle provoque des ravages dans les pays voisins de la colonie française sans que cette violence ne fasse l’objet de longues digressions dans sa correspondance ou son œuvre littéraire. Elle peut cependant expliquer un peu de son attitude et de sa réserve.

En premier lieu, à la frontière de la colonie française, le Somaliland britannique affronte depuis 1899 une révolte causant aux Anglais des ennuis incalculables. La guerre de religion est proclamée par Mohamed Abdullah Hassan, surnommé le Mad Mullah, un fanatique somali, qui se dit envoyé de Dieu. À la tête de cinq mille partisans, il se livre à des razzias et des massacres d’hommes, de femmes et d’enfants qui refusent de se soumettre à son fondamentalisme. On estime qu’entre 1910 et 1913, un tiers de la population mâle est massacré. C’est un évènement considérable qui a préoccupé les gouverneurs successifs de la colonie anglaise et Secrétaire d’État à la Guerre, Winston Churchill. Evènement qui demeure très présent dans la mémoire des populations. Les nationalistes somaliens d’aujourd’hui reconnaissent le Mad Mullah comme un héros national dont ils vénèrent la mémoire. Durant plus de vingt années, les troupes britanniques avec l’appui quelques soldats somalis, livrent de violents combats pour maintenir la sécurité du pays et la présence anglaise. Ils protestent auprès de la France en raison de la contrebande d’armes opérée à partir de Djibouti pour aider la rébellion. À cette époque, Monfreid est soumis à la surveillance de la marine britannique car celle-ci le soupçonne de participer au trafic d’armes qui alimentent la rébellion. Il est appréhendé et il n'y a guère de doutes, comme elle établit aussi, qu’il a vendu des armes aux turcs en 1916 dans la guerre qui les oppose aux Anglais au Yémen. Dans ses ouvrages, Monfreid ne fait guère allusion à l’ampleur du conflit, et rien dans ses répercussions sur la sécurité de la colonie française, alors qu’elle se sent menacée de toute part. Mieux que tout autre, il sait qu’elle ne dispose encore d’aucun système défensif y compris contre des trafiquants sans scrupule qui  fournissent des armes aux hôtes du désert.

En second lieu, c’est l’empire du Négus qui entre dans la tourmente lorsque le royaume est échu à un régent, jeune homme de 19 ans qui accumule les erreurs politiques en se conformant aux conseils des représentants allemands et turcs présents à Addis-Abeba. Converti à l’islam, il se prétend descendant du prophète. Ses débordements scandalisent la société abyssine. De la province de Wolléga, à l’est d’Addis Abeba, où quelques troubles se sont produits, il ramène six cents prisonniers qu’il fait vendre comme esclaves. Dans le désert Dankali proche de Djibouti, il tue quelques milliers de nomades et capture une centaine de femmes destinée à l’asservissement. C’est le signal de soubresauts inquiétants pour l’avenir de la colonie française car l’Éthiopie constitue le soutien naturel de la colonie française. De surcroit, c’est dans sa capitale Addis Abéba que les puissances occidentales nouent des actions contre la colonie française. C’est à cette occasion que le major Lawrence détaché au Somaliland et en Ethiopie, observe l’évolution de la situation. Monfreid fait souvent référence à lui, avec quelque dédain. Il s’interroge : « Le major Lawrence était en ce moment à Harrar, on n’a jamais su trop pourquoi. » En réalité cet officie dépendant du gouvernement de Bombay observe les approvisionnements de l’Ethiopie en armes et munitions venues de Djibouti.

À la veille de première guerre mondiale, le gouverneur de la colonie française prend des mesures propres à protéger son territoire. C’est ainsi qu’est créée la Garde Indigène, forte de 200 tirailleurs dont beaucoup ont servi au Somaliland. Ils sont encadrés par trois officiers parmi lesquels le lieutenant Depui arrivé de Madagascar quelques mois avant Monfreid. C’est un Arabisant auteur d’un dictionnaire Français-Arabe des différents dialectes arabes parlés dans les pays environnant Djibouti. Il est déjà le correspondant du colonel Goubet, chargé d’organiser un service de renseignement au ministère de la Guerre quelques années avant la première guerre mondiale. Le gouverneur Deltel le confirme dans le rôle d’officier de renseignements.

Monfreid ne fait aucune allusion à cette fonction et aux missions nombreuses que cet officier accomplit au Somaliland, en Ethiopie et au Yémen. Mais il ne dissimule guère son animosité. En 1935, il se montre particulièrement caustique à son égard : « Il fit, écrit-il, un dictionnaire de poche avant de savoir l’arabe, avec un Larousse et un syrien Ghaleb, qui traduisait chaque mot. Cet ouvrage qui se vend à Djibouti – et qui m’a rendu service- classa son auteur arabisant distingué. Cette étiquette fit absoudre les mascarades, leur donna un caractère officiel et conduisit Depui vers une magnifique carrière au 2e Bureau. » Son œuvre abonde de ces remarques teintées de mépris. «  Lieutenant de la Brigade Indigène, il était arrivé d’Europe, -où il avait parait-il femme et enfant- quelques mois avant moi. Tout de suite il joua la comédie de l’Islamisme. Il se travestissait aussitôt la nuit tombée et disparaissait au quartier réservé. Il plongeait dans la stupeur les camarades de passage qu’il y conduisait, en leur laissant croire que toutes ces jeunes Somalies accourant à l’appel de son sifflet étaient fascinées par son ascendant. Tout cela n’était qu’enfantillage et même lui valut quelques consignes à la chambre mais il eut le mérite de persévérer. »Mais l’autorité militaire n’a jamais réprimandé cet officier de renseignements qui disposait d’un logement à proximité du quartier réservé et qui vivait en compagnie d’une femme yéménite de grande famille après son divorce…Sans son aide, Depui n’aurait pu organiser un réseau de renseignements au Yémen où il accomplit plusieurs missions.

Plus grave encore après de graves incidents provoqués par des affrontements opposant nomades Afars et Issa aux portes de Djibouti, Monfreid dénonce le comportement de cet officier : « Nous sommes écœurés de la comédie ridicule que donne le lieutenant Depui en jouant au petit soldat avec la population qu’il a armée pour repousser les bédouins inoffensifs qui apportent du bois à brûler ou des bottes de foin. » La réalité est toute autre : Entre le 15 mai 1915 et le 23 mars 1916, des combats nombreux sur le territoire entre deux tribus rivales entraînent la mort de plus de trois cents nomades. Les citations malveillantes à l’encontre de Depui émaillent les livres de Monfreid. Elles confirment ce qui sépare les deux hommes. C’est Gauguin qui nous en donne l’explication. «  Les uns dans la vie ont un but, d’autres n’en ont pas. Depuis longtemps on me rabâche la Vertu ; je la connais mais je ne l’aime pas. »[8] Il ajoute « ce qui prouve que pour vivre en société il faut se défier des petits ». Ceci fait écho au mépris de Monfreid à l’égard de la Morale  du soldat…

Son rejet des convenances sociales nous fait découvrir davantage les circonstances  qui ont conduit rapidement à son exclusion sociale peu de temps après son arrivée. C’est d’abord sa vision de la population européenne.

Très rapidement, il montre combien elle lui est méprisable dès qu’il la compare aux nomades vivant dans le désert. Sur les quelques cinq cents européens, il compte peu d’amis. Il les considère « comme des gens puants, poseurs, cancaniers. Il n’est bien que lorsqu’il est sorti du troupeau selon son expression. « Les Européens me surprirent, écrit-il, par leur indifférence à tout ce qui me passionnait. Aucun n’avait entendu l’appel de ces solitudes. L’espoir de retour était leur seul réconfort[9]. » Lui refuse les conventions et les contraintes qu’impose un statut social rigide, il écrit qu’il préfère vivre dans ce monde tribal. « J’ai hâte de fuir cette ambiance haineuse, hostile, méprisante et jalouse, non pas que la lutte m’effraie mais elle me répugne dans de telles conditions. Tout ici est lâche, amorphe, inconsistant et fait penser à un gaz délétère, à un miasme mortel qui sournoisement empoisonne et tue [ 10 ].»

Il n’éprouve pas davantage d’attirance à l’égard de la société indigène. Il écrit [11] : « J’ai senti très nettement à la vue de tous ces nègres christianisés par opposition aux islamisés combien notre religion chrétienne, tant catholique que protestante, est peu adéquates aux races inférieures. Elle est même néfaste car elle développe l’instinct naturel de la dissimulation et à l’abri de toutes les momeries qu’ils imitent comme des singes, sans en comprendre le sens élevé. »

L’homme est tout sauf naïf car il reconnait les contradictions qui animent son comportement : « Je ne pense pas comme tout le monde et je vois les choses autrement. Ce qui semble essentiel à la Société et aux Usages me parait ridicule et ce qui m’importe à moi est insensé pour les autres. Ma première idée fut que j’étais stupide ou perverti et toute ma vie n’a été qu’un long effort pour me médiocriser. (…) Ne pouvant changer le monde, j’ai voulu changer ma nature. Ma vie, je m’en suis rendu compte, n’a été et n’est encore, qu’une comédie que je joue à mes contemporains.[11]» Il ajoute encore : « C’est peut être la raison de ma vie parmi les Noirs ; ces hommes sont assez loin de moi pour n’être qu’un élément de cette nature éternelle et implacable comme la mer ou  le désert. »

C’est cette comédie entraîne son exclusion de la Franc-maçonnerie. Avant de débarquer à Djibouti, il s’est plongé dans le milieu maçonnique où il noue des relations. Comme il existe une loge maçonnique à Djibouti relevant de la Grande Loge de France, il obtient aisément son affiliation. Il n’en fait mention dans aucun de ses livres. Cependant il figure dans le tableau des membres de la Loge 433 DDD [12] pour l’année 1913. Fondée par le lieutenant Depui, elle a pour devise « Dévouement, Discipline, Discrétion. ». En tant que Vénérable, il exerce une surveillance sur ses frères qui résident soit à Djibouti, soit à Dire Dawa, localité éthiopienne proche de la frontière avec la colonie. Mais le 24 décembre 1914, Monfreid est appréhendé pour introduction de marchandises prohibées et incarcéré à la prison de Gabode à Djibouti. Il s’agit d’armes et de cartouches. Durant ses interrogatoires, il élude les questions, tergiverse et finalement fait apparaître son dédain des magistrats. Il désigne le procureur  Longue, «  un homme tatillon, méticuleux, jusqu’au ridicule (…)  Méchant comme une teigne et prenant un réel plaisir à faire du mal à ceux qui ne lui sont d’aucune utilité ». Le juge d’instruction Eyquem a droit à un jugement aussi sévère : « Sous les apparences les plus polies et les plus mielleuses il cache une âme vindicative et un esprit étroit au dernier degré. » Pourtant ces deux magistrats francs-maçons et membres de la loge 433 ont démissionné pour exercer leurs fonctions en toute indépendance. Bien mieux encore, comme Monfreid l’a sollicité auprès du juge, il est autorisé à venir au Palais de Justice sous escorte pour consulter codes et traités et préparer sa défense. Cette libéralité n’empêche aucunement Monfreid d’organiser avec son fils Lucien lors de ses visites à la prison, une sortie illicite de correspondance. Elle est dissimulée dans le dos d’un livre que son visiteur lui apporte et qu’il emporte à un prochain passage. Ce trafic lui permet de solliciter l’aide de son père pour obtenir l’intervention de Dalbiez, député des Pyrénées orientales et franc-maçon, dans l’espoir d’une libération. Il donne aussi des instructions pour surveiller son boutre et demande également à son fils de lui apporter de l’opium qu’il consomme régulièrement. Mais ce stratagème est découvert. La lettre saisie mentionne l’état d’esprit de Monfreid. « La lettre et le télégramme de Dalbiez ont soufflé sur les haines qui m’environnent. Cette longue détention qui n’a pour but de paralyser tous mes moyens de défense, permet d’agir sur certains indigènes pour obtenir des témoignages faux dans le sens voulu. L’indigène qui n’a rien à dire contre moi est mis en prison jusqu’ à ce qu’il dise la « vérité »; on le laisse mûrir jusqu’à jusqu’au moment où se voyant ainsi enfermé sans savoir pour combien de temps, il perd espoir d’en sortir jamais ; il a peur. C’est alors qu’on lui offre l’argent pour dire telle ou telle chose. Voilà ce qui se passe ici, colonie française et nous faisons la guerre au nom de la civilisation, de l’humanité, de la justice. » Il ajoute : « mon autre lettre passe par le chemin ordinaire c.à.d. qu’elle sera lue et analysée. » Finalement, le tribunal correctionnel le condamne le 15 mars 1915 à six mois de prison et 6 000 francs d’amende. En réalité, en renonçant à faire appel, il est libéré le 25 mars 1915.

Il rejoint Marseille et le 21 avril, il est réformé pour la seconde fois pour raison pulmonaire. C’est un trait caractéristique de Monfreid qui, après chaque épreuve, rebondit avec une superbe aisance et une absence totale de préjugés. De retour à Djibouti, il se lance dans le commerce du hachich. Les européens de la colonie qui l’imaginaient dans la boue des tranchées sont surpris et pour certains indignés de le voir revenir bien portant et toujours alerte. Mais il sait que désormais sa réputation est faite et les gouverneurs de Djibouti n’auront de cesse de le surveiller. La hantise de l’espionnage incite les autorités à Djibouti à redoubler tout ce qui peut mettre en danger la sécurité de la colonie La Garde indigène devenue Bataillon Somali se bat à Verdun sous les ordres du capitaine Dupui.

On a saisi au port cinq canons Krupp dans des caisses étiquetées « pièces de machine ». En décembre 1916, on capture à Djibouti un espion déguisé en marchand : il s’agit d’un officier allemand Gurk qui a pour mission de fomenter des troubles. En septembre 1917, on surprend un officier allemand Holtz et un officier autrichien en train de soulever des groupements Issas dans la périphérie de Djibouti

Monfreid est conscient de cette situation et dans son journal de bord il précise : je suis marié à une Allemande, dont les parents sont prussiens et fonctionnaires. Armgart Freudenfeld, est la fille de l’administrateur d’Alsace-Lorraine. À cette époque elle demeure à Port-Vendres où la vox populi l’accuse de faire de l’espionnage en faveur de l’Allemagne. Elle ferait, dit-on des signaux lumineux la nuit ! Monfreid devient un bouc émissaire. Dans son Journal en daté du 10 août 1915, en pleine offensive germanique sur le front de l’est, il avoue : « J’en arrive à souhaiter la victoire allemande. » Pensez-t-il à ses compagnons de chemine. Roberti est mort au front comme Hardy, Kohn son chimiste est à demi-fou après cinq mois de tranchée.

C’est pourquoi après avoir résidé en divers endroits de la région, il s’établit en Ethiopie. De là il poursuit ses activités de contrebande et en même temps l’exploitation d’un moulin jusqu’en 1933. Expulsé sur l’ordre du Négus qui lui reproche d’avoir fait de la contrebande avec des tribus issas qui lui notoirement hostiles. Devenu un écrivain, célèbre, il rencontre à Rome Mussolini. « Je m’avance le bras tendu dans le salut romain. Il me répond du même geste et aussitôt la liaison est faite. » De ce jour il fait l’apologie du régime fasciste en suivant les combats de l’armée italienne en Somalie. Armgart est décédée et lui a découvert une autre passion, Madeleine Villaroge. C’est elle qui l’accompagne désormais dans sa vie. Le 27 mai 1942, Henry est arrêté par les Anglais et déporté au Kenya avec Madeleine. Il ne reviendra pas à Djibouti.

C’est une autre vie qui commence pour lui.  Durant plus de trente ans, il a accompli ce qu’aucun autre navigateur européen n’a réalisé. Il a connu les ports et les criques des deux rives de la mer Rouge, affronté les tempêtes de l’océan Indien. Mais peut être  a-t-il enfin compris que la mer n’est toujours le refuge des hommes.

 

Perpignan, le 17 juin 2015

Jean-Yves Bertrand-Cadi.

 


1. Bertrand-Cadi Jean-Yves : Le colonel Ibrahim Depui. Le pèlerin de la mer Rouge. L’Harmattan 2012.  363 p.

2. Grandclément Daniel : L’incroyable Henry de Monfreid. Biographie. Grasset 1990.

3. Tondeur Freddy : Sur les traces d’Henry de Monfreid. Anako Editions. 2004.

4. Shipman John : In the lion’s paw: Henry de Monfried and the British at Aden (1916-1922), The British-Yemeni Society, 2006 Vol.14.

5. Wolfe Mélanie : Henry de Monfreid. La République des Lettres. 9 juin 2015.

6. Grandclément Daniel : ibidem. p.206.

7. Gauguin Paul : Avant et Après. Ed. Avant et Après. Tahiti. 2003 p. 101.

8. Gauguin Paul : Avant et Après. Ed. Avant et Après. Tahiti 2003 p.8.

9. Monfreid Henri : Aventures extraordinaires, p.41.

10.] Ibidem : Les derniers jours de l’Arabie heureuse, p. 28.

11. Monfreid Henri : La poursuite du Kaïpan. Ed. Férenczi, 1938 p. 173.

12. Grandclément Daniel : ouvrage précité p. 254.

13. Grande Loge de France : Archives Dossier 433.