Agenda Culturel

 

 

 

 

 

 

Un médecin d'Osséja

 

De la Cerdagne aux Cévennes

Un jeune médecin d’Osséja en quête de clientèle en 1860


Monsieur le Maire, (de Valleraugue, Gard)

Un mois à peine s’est écoulé depuis ma réception au doctorat de médecine,  je vous prie d’être assez bon pour me donner les renseignements suivants sur le sujet du poste médical qui pourrait se créer dans votre commune.

1) Est-ce réellement vrai que le docteur en résidence dans votre commune ne peut suffire au travail que son poste lui crée, et que sa renommée, comme on me l’a affirmé n’est pas très étendue ?

2) Quelle est la population de votre commune ainsi que celle des villages avoisinants où le docteur établi chez vous puisse étendre sa clientèle ?

3) Existe-t-il des sociétés de secours mutuels qui garantissent au docteur une somme déterminée ?

4) Paye-t-on le docteur d’après les nombres de ses visites ou doit-on prendre des abonnements ?

5) Quel est le prix d’une visite ordinaire ?

Je vous serais bien obligé M. le Maire, si vous vouliez être assez bon pour me donner les renseignements demandés. Dans le cas où le poste offrirait de grands avantages, mon père étant également docteur en médecine, se rendrait auprès de moi pour subvenir au travail qu’il pourrait nous créer.

En attendant votre réponse, j’ai l’honneur, Monsieur le Maire, d’être votre très dévoué serviteur.

Clt. Caussade, Dr en médecine à Osséja, Pyrénées-Orientales.

Osséja le 28 juillet 1860.

 

En 1860, Clément Caussade, jeune médecin d’Osséja, né le 2 octobre 1840 dans ce village cerdan cherche à s’installer peu après avoir obtenu son doctorat de médecine et s’intéresse au village de Valleraugue, dans les Cévennes gardoises, assez loin d’Osséja, à une époque où les voyages se font essentiellement en diligence.

Qu’apprenons-nous dans sa lettre , adressée au maire de Valleraugue, M. Bousquet, conservée dans les archives de la famille Teissier Du Cros à l’Académie des Hauts-Cantons, au Vigan, sur le médecin et sa clientèle à l’époque du Second Empire ?

Le village d’Osséja est bâti sur une voie de passage entre les bassins du Sègre et du Freser, en plein plateau cerdan. C’est un village agricole qui a une population d’un millier d’habitants en 1860. C'est aussi un village de contrebande dont les annuaires du commerce ne font pas état.  D’après l’annuaire du commerce Didot-Bottin deux médecins : Patau et Caussado ou Caussade s y sont déjà installés dans les années 1840. Ce jeune homme est donc le fils du médecin Guillaume  Caussade, un des deux  praticiens d’un village où le corps médical est suffisamment présent.

Le jeune  Clément Pierre Caussade est le fils de Guillaume Caussade et de son épouse, Marie Battlo , il a, dit-il, obtenu son diplôme de docteur en médecine en juin 1860.

Il existe au milieu du XIXe siècle deux voies de formation pour être médecin.

À la Révolution, la loi Le Chapelier en supprimant les corporations, avait établi une liberté totale pour tout état et toute profession et, en 1792, la Législative avait supprimé les universités. Ces mesures avaient entraîné une augmentation brutale du nombre des médecins et des… charlatans.

Ultérieurement l’enseignement de la médecine est organisé par le décret de la Convention du 14 frimaire an III (2 décembre 1794). Napoléon 1er réglemente la formation médicale et crée les facultés de médecine. En 1803, le monopole est reconstitué : seuls les titulaires d’un diplôme officiel sont autorisés à exercer. Il existe donc officiellement, en 1860 deux corps de médecins :

- les officiers de santé qui subissent trois examens et doivent obligatoirement s’installer dans le département où ils ont obtenu leur diplôme. Une expérience pratique de cinq à six ans dans un hôpital ou auprès d’un médecin peut remplacer les études théoriques qui durent trois ans. Ils s’installent en majorité dans les campagnes.

- les docteurs en médecine qui, après le baccalauréat (lettres et sciences) entrent dans une faculté de médecine. De 1792 jusqu’en 1892, il n’y a en France, en tout et pour tout, que trois facultés de médecine, Paris, Strasbourg, (transférée à Nancy après 1871), Montpellier. Ils passent cinq examens au cours de leurs quatre années d’études et soutiennent une thèse de doctorat .Le certificat avait un coût financier : 500 francs pour l’officiat et 2000 francs pour le doctorat.

Nous n'avons pas trouvé avec certitude la thèse de ce jeune homme dans la listes des thèses anciennes de Paris et de Montpellier. Il y a bien à Montpellier, la plus probable, celle d'un P. Caussade, soutenue en janvier 1858, "Recherches pour servir à la pathologie de la cataracte, son traitement par l'aiguille"  et celle de C. Caussade "Aperçu critique de la valeur de certains médicaments réputés spécifiques de la phtisie pulmonaire en 1866", bien plus tardive.

Cependant le jeune docteur - il précise son titre - a probablement été étudiant à Montpellier où il a pu avoir des informations sur la grande charge de travail du médecin de Valleraugue.


Valleraugue, dans la haute vallée de l’Hérault a une population quadruple de celle d’Osséja, 4190 habitants en 1858. Sa prospérité est liée dans la première moitié du siècle à l’élevage du ver à soie.

« Cette ville dont la population s’accroît journellement, doit principalement sa prospérité à la culture du mûrier et à l’éducation des vers à soie, perfectionnées à tel point dans cette localité, que Valleraugue est devenue une espèce d’école d’agriculture où viennent s’approvisionner les villes environnantes » (guide du voyageur pittoresque en France contenant la statistique et la description complète de ses départements Paris 1938 Firmin Didot.) Au milieu du siècle la maladie des vers à soie, la pébrine, remet en question cette prospérité : «Puis un jour, le monstre s’est abattu comme s’abat l’armée de sauterelles sur les plaines grasses. La Bête aux suçons invisible sa pompé lentement l’or du paysan… » Cependant en 1860 Valleraugue est toujours une petite ville beaucoup plus importante qu’Osséja avec plus de 4000 habitants.

Toutefois, Valleraugue malgré une population quadruple n’a pas, proportionnellement, autant de médecins qu’Osséja. En 1846,  deux médecins y sont installés (Annuaire général du commerce) Virinque et Pioch. En 1853, ce dernier participe à une « Recherche sur les maladies de quelques fileuses de soie » menée par L. Duffours, ancien chef de clinique médicale à la faculté de médecine.

En 1855, ils sont encore tous les deux dans le bourg et en 1858, ils sont trois praticiens, J. Perrier, Recolin, Virenque.

Le jeune docteur Caussade écrit au maire dès qu’il a son doctorat pour préparer éventuellement son installation. Il s’informe sur la création d’un nouveau poste médical dans une commune qui peut lui paraître sous équipée et met en doute, lui qui est docteur, la renommée – ou la compétence – de son confrère de Valleraugue, peut-être seulement officier de santé. Il songe aussi à élargir sa clientèle autour de Valleraugue.

À une époque  la « Sécurité sociale » n existe pas, le nouveau praticien pense tout naturellement à demander s’il y a, à Valleraugue, une société de secours mutuels. Depuis 1833, caisses de secours et sociétés médicales de secours mutuel se sont multipliées. En 1858, leur regroupement a été autorisé par Napoléon III. Les sociétés de secours mutuels ont pour objet de fournir les soins du médecin aux sociétaires malades, de payer une indemnité le temps de leur maladie, de fournir une pension aux vieillards infirmes ou tombés dans l’indigence, conformément à la loi du 26 avril 1856, lorsque l’état financier de la société le permet.

Osséja n' pas de société de secours mutuel en 1860 ; La  Mutualité osséjanaise est créée en 1905, La Liberté en 1908 et L'Avenir Cerdan en 1926 mais le jeune médecin sait quelle est leur utilité pour leurs membres et quel  est l'intérêt  pour les médecin dont les  honoraires sont mieux assurés.

Les principales communes des vallées cévenoles voisines ont des sociétés de secours mutuels (annuaire protestant 1861) Société de secours mutuel du Vigan, 265 membres, de Ganges 550 membres, Aulas 86 membres … En 1862, Valleraugue n’a pas de société de secours mutuels, elle est créée plus tardivement et on trouve la trace de ses difficultés dans la "Revue de la Prévoyance et de la Mutualité en 1909 (tome XVIII, p 241)". La Caisse d’Epargne du Vigan, créée en 1839, elle, a une succursale à Valleraugue dès 1845.

Le docteur Caussade voudrait aussi savoir comment est payé le médecin.

A cette époque, l''élite médicale fortunée peut dispenser ses soins gratuitement et laisser sa clientèle l’honorer librement alors que les autres médecins ont du mal à vivre, notamment dans les campagnes.

Les honoraires médicaux (qui peuvent être des paiements en nature) sont donc fixés selon la fortune du patient, ils sont majorés si le médecin doit se déplacer en voiture, ou de nuit et dans le cas de fourniture de médicaments (lorsqu’il n’y a pas de pharmacie dans le site c’est le médecin qui les fournit). Les officiers de santé, qui par leur statut doivent requérir un médecin dans les cas graves, appliquent des honoraires inférieurs. En principe, le serment d’Hippocrate fait promettre aux médecins de ne jamais exiger un salaire au-dessus de leur travail et de donner des soins gratuits à l’indigent.

Les missions du médecin de campagne au milieu du XIXe siècle"Soigner, éduquer, civiliser" ne sont pas effleurées dans cette lettre. Le jeune docteur ne fait aucune demande sur la morbidité et mortalité chez les habitants de Valleraugue. dans ce courrier adressé au premier magistrat de la commune sans  aucune référence aux réalités authentiquement médicales de sa profession.

Le jeune docteur en médecine ne s’est pas installé à Valleraugue où l’on ne trouve que le médecin Perrier en 1861.

À Osséja, son père Guillaume  Caussade et son collègue Patau exercent la médecine en 1862 et le docteur G. Caussade publie, le 23 juillet 1869, dans « La France médicale », un article repris dans la revue belge « Le Scalpel, organe des intérêts scientifiques et professionnels de la médecine, de la pharmacie et l’art vétérinaire », sur « l’utilité du Sirop Tardif, à l’extrait de viande et à l’iodure de fer, contre l’anémie, le lymphatisme et l’adénite  scrofuleuse », récemment introduit en médecine par le pharmacien Émile Tardif dont il a observé les effets bénéfiques sur un jeune Italien de 20 ans.

Madeleine Souche

Lectures complémentaires

1- Hervé GUILLEMAIN, Devenir médecin au XIXe siècle, Vocation et sacerdoce au sein d’une profession laïque

2- "Quelles missions pour les médecins de campagne du XIXe siècle français? Soigner, éduquer, civiliser. Le rapport d’un médecin cantonal du Haut-Rhin(Alsace) en 1849, Anne Marcovichwww.gesnerus.ch/fileadmin/media/pdf/2003.../170-187_Marcovich.pdfe