Agenda Culturel

 

 

 

 

 

 

Le jubilé du docteur Magnan

 

La conférence du Docteur Alezrah "Petite histoire de la psychiatrie en Roussillon" nous a permis de retrouver, dans "L'indépendant des Pyrénées-Orientales " du 19 mars 1908, l''hommage de ses contemporains au célèbre psychiatre Valentin Magnan, l'un des pères fondateurs de la psychiatrie française.

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Valentin Magnan (1835/1916) est né à Perpignan, rue de la Barre. Son père était menuisier. Il fit ses "humanités " à Perpignan, ses études de médecine à Montpellier, puis il « monta » à Lyon pour y faire son internat, du moins un premier internat qui dura quatre ans. En 1863, il avait 28 ans, il réussit le concours de Paris et prit son premier poste d’'interne à Bicêtre chez Louis-Victor Marcé, une gloire montante de la psychiatrie française qui avait été reçu premier au concours de l’agrégation dans la promotion de Charcot, de Potain et de Vulpian. Il venait de prendre le service de Bicêtre. C’était un jeune patron, il n’avait que sept ans de plus que Magnan, mais déjà célèbre.

En 1867 Valentin Magnan est nommé médecin-résident lors de l'ouverture de l'asile Sainte-Anne. Il en devient médecin-répartiteur en 1870, puis en 1879 le seul médecin-chef du bureau des admissions qu'il transforme en un véritable service en 1885. Le docteur  Magnan, premier médecin des « admissions » de Sainte-Anne  y demeure jusqu'à la fin de sa carrière en 1912 et s’y illustre comme l'un des plus grand aliéniste de l’époque.

Le travail de Valentin Magnan a été divisé un peu schématiquement par Paul Sérieux qui fut son interne et son plus proche collaborateur en trois phases successives : 1864/1881, une période consacrée aux études anatomiques et cliniques,  de 1881 à 1898  des travaux cliniques et nosographie, 1889/1914, travaux d'assistance thérapeutique.

Psychiatre français de tout premier plan de sa génération , Magnan s'intéresse à l'alcoolisme; il fut responsable de la  définition clinique de l'absinthisme comme un syndrome particulier distinct de celui de  l'alcoolisme. Ses opinions eurent une influence énorme en France, et étaient constamment citées par le mouvement antialcoolique. Il croyait que l'abus chronique d'absinthe menait aux  crises d'épilepsie et à la folie, mais aussi à des vices dégénératifs dans la progéniture qui pouvaient être transmis sur trois ou quatre générations.

Il est un grand clinicien, inventeur des concepts de bouffées délirantes aigües polymorphes. C'est un clinicien qui écrit pour des étudiants auxquels il présente des malades dont il analyse minutieusement les symptômes et l'histoire particulière.

C'est un grand réformateur des conditions de traitement des aliénés, apôtre du"no-restraint", promoteur  de "l'open door". Il supprime l'usage de la camisole , puis des cellules d'isolement et il introduit en France la méthode allemande de la "clinothérapie", alitement continu, et les bains permanents dans les états aigus pour les malades mélancoliques, maniaques et même violents.


 

 

Il est membre de l'Académie de médecine. Le 15 mars 1908, les membres éminents de la psychiatrie française et étrangère, russe, suisse ,remettent au "Maître de Sainte-Anne" une plaquette gravée pour honorer le travail qu'il y a accompli  depuis sa nomination en 1867 .


Le Jubilé de notre contemporain

M. le docteur Magnan

Paris 17 mars.

Ce matin a eu lieu , à Sainte-Anne, dans le même amphithéâtre qu’il a illustré de ses leçon, la remise à notre compatriote M. le docteur Magnan qui dirige le service de l’admission depuis quarante ans, d’une plaquette offerte par ses collègues, ses élèves, ses amis.

Parmi l’assistance très nombreuse, on remarquait M. Clémenceau (1) , ministre de l’Intérieur, président du Conseil, les professeurs Raymond, Le Dentu, A. Gautier, Pozzi (2), le docteur Duguet (2), membres de l’Académie de médecine ; le docteur Navarre, conseiller général ; M. Emmanuel Brousse (3), député, etc.

Cette fête a été troublée par la fâcheuse nouvelle survenue inopinément de la maladie grave du docteur Mierzejewski (4), de Saint-Petersbourg, venu tout exprès pour apporter au docteur Magnan l’expression émue d’une affection qui remonte à de nombreuses années, et délégué par le conseil médical de l’empire. Le docteur Magnan fort ému en a fait part à l’assistance.

M. Clémenceau s’est associé aux paroles du docteur Magnan et lui a donné l’accolade au milieu des applaudissements.

Le professeur Bouchard (5) a retracé ensuite en quelques mots heureux la carrière du docteur Magnan dont il a été l’ami dès le commencement de leurs études médicales.

Fréquemment applaudi, il a redit leurs débuts communs, leurs espérances d’alors. Il a terminé en le félicitant des belles découvertes qui ont grandement servi la science.

Après lui le docteur Motet (6), membre de l’Académie de médecine, M. Giey (6) , professeur au Collège de France , les docteurs Ritti (7), Briand (8), Sérieux se font les interprètes des compagnies auxquelles ils appartiennent  pour féliciter le docteur Magnan et le louer  des progrès qu’il a fait faire à la science qu’il honore si grandement. Tous ont été unanimes à dire quelle révolution il a apportée dans la médecine mentale en fondant sa méthode sur l’observation  attentive des malades et en  montrant les précieux enseignements que la physiologie pathologique puise dans les leçons de la clinique.

M. Magnan a remercié ensuite tous les orateurs et avec eux le docteur Bajenof (9) qui lui a remis deux adresses de la société des neurologistes et aliénistes de Moscou. Il a remercié également le docteur Ladamne (10) de lui avoir apporté le salut de ses confrères suisses ; puis il a rappelé qu’il y a vingt cinq ans le médecin non pourvu de camisole de force était blâmé pour son imprévoyance, pour le péril qu’il faisait courir à l’entourage des malades ; on lui prédisait les pires accidents.

Ceux-ci ne se sont pas réitérés ; la fureur maniaque a disparu des salles ; en douze ans, le service de l’admission n’a eu à déplorer que 3 suicides sur plus de 20 000 hommes, et pas un seul parmi les femmes en aussi grand nombre. La cause est jugée.

M. le professeur Richer (11), membre de l’Institut, s’était chargé de graver la plaquette du jubilé : il l’a fait avec un goût exquis. M. Magnan y voit plus encore : l’artiste a su marquer une date dans l’histoire de l’assistance des aliénés ; sa plaquette montre la salle d’hôpital remplaçant le quartier cellulaire ; elle confirme la substitution de la persuasive douceur aux moyens de contrainte (12).

Valentin Magnan part à la retraite en 1912 et prend la direction de la maison de santé de Suresnes qu'il avait fondée. Il meurt en 1916 dans son château-clinique. Il est enterré à Paris au cimetière Montparnasse; sa tombe est ornée d'un motif original qui rappelle ses origines catalanes. Perpignan donna immédiatement son nom à une rue dans le quartier des Baléares.

NOTES

(1) Georges Clemenceau était médecin ;  à la Salpêtrière il s’est lié d’amitié « en salle de garde" avec Valentin Magnan.

(2) Pozzi, professeur agrégé de la faculté de médecine,ancien président de la Société d'anthropologie

(2 ) Jean-Baptiste Duguet (1837-1914). Docteur en médecine (en 1866). - Agrégé de médecine (1872). - Médecin des hôpitaux, chef de service à l'Hôpital Lariboisière, Paris (1882). - Membre de l'Académie de Médecine (à partir de 1890).

(3) Emmanuel Brousse (1866/1826) , fils du responsable de l'imprimerie du journal « L'Indépendant » ; journaliste en 1889. Il est ensuite élu député des Pyrénées-Orientales  de 1906 à  1924. 

(4)
Jan Lucjan Mierzejewski , (1838-1908) mort à Paris , professeur à l’Académie de médecine de Saint Pétersbourg.

(5) Charles Joseph Bouchard, 1837/1915, anatomo-pathologiste français. Il est médecin de l'Hôpital de la Charité en 1870, médecin des hôpitaux à Bicêtre en 1874, professeur agrégé à partir de1869. En 1879 il devient titulaire de la chaire de pathologie générale à la Faculté de Paris. . En 1901, il participa au comité qui créa la délégation pour l'adoption d'une langue auxiliaire internationale notamment l'espéranto.

(5) Auguste Alexandre Motet (La Flèche 1832, Paris 1909 ). Médecin-légiste, .membre titulaire de l'Académie de médecine du 15 janvier 1895 au 11 mars 1909, secrétaire Annuel de 1903 à 1906. Membres de plusieurs sociétés savantes.

(6) Marcel Eugène Émile Gley (1857-1930) physiologiste et endocrinologue , professeur au Collège de France, chaire de biologie générale.

(7) Antoine Ritti, (1844-1920)."Un aliéniste oublié" . Alsacien né à Strasbourg, quand la guerre éclate en 1869, il part à Paris et travaille à l'hôpital Lariboisière pendant le siège de la Commune; concepteur d'une théorie des hallucinations basée sur un dysfonctionnement du thalamus; médecin de la Maison de Charenton, secrétaire général de la Société médico-psychologique.

(8 )Marcel Briand (1853-1927) fut le premier médecin en chef de la division des femmes (2e section) de l'asile, avant de succéder en 1912 à son maître Valentin Magnan .

(9) Nicolas Bajenoff, médecin directeur de l'asile d'aliénés de Riazanne (Russie d'Europe).

(10) Paul-Louis Ladame, 1842 à Neuchâtel et mort en 1919 à Genève, est un médecin neurologue et philanthrope suisse, fils du physicien Henri Ladame (1807-1870). Fondateur et président (en 1874) de la Société médicale de Neuchâtel. Membre de la Société médicale de Genève (président en 1892).

(11 ) Paul Richer. Né à Chartres (Eure-et-Loir) en 1849, mort à Paris le 17 décembre 1933. Externe des hôpitaux de Paris en 1871, interne en 1874, il soutient sa thèse en 1879 sous la présidence de Charcot. Anatomiste et physiologiste, artiste, sculpteur et graveur, il consacre tous ses loisirs au dessin. Elu membre libre de l'Académie de médecine le 21 juin 1898. Titulaire de la chaire d'anatomie artistique de l'Ecole des Beaux-arts en 1903.

(12)  En 1908, à Sainte-Anne, 300 malades tranquilles travaillaient selon leur métier, dans et pour l'établissement: menuiserie, serrurerie, peinture, jardinage, buanderie, repassage, etc.

POUR ALLER PLUS LOIN

Magnan, Bouchard, Motet, Gley, Ritti, Briand, Sérieux,Ladame,Mierzejewsky, Jubilé du Docteur Valentin Magnan 15 mars 1908, Paris , imprimerie Lahure, 1908, 79 pages.

Chazaud J. Valentin Magnan (1835-1916). L’Information Psychiatrique 2003 ; 79 : 251-7.

Sérieux P. Magnan, sa vie, son œuvre. Paris : Masson, 1921.

 

Madeleine Souche