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La défense des catalanistes par Horace Chauvet

La défense des catalanistes par Horace Chauvet


Horace Chauvet (1873/1962) , fils d’un capitaine au long cours, né à Marseille en 1873, est   d’ascendance catalane. Il fait de brillantes études au collège de Perpignan ; très tôt attiré par le journalisme, il collabore dès 1892 à "La Démocratie", journal radical-socialiste de Perpignan. Républicain « de plus en plus modéré », il entre en 1894 à "L’Indépendant des Pyrénées-Orientales". « C’est un homme de convictions dévoué à l'idéal républicain de centre droit du journal ». Républicain intelligent et ambitieux, élevé dans le souvenir des glorieux aînés, il commence une carrière politique comme conseiller municipal de Perpignan. Il est passionné par le Roussillon de ses ancêtres et la culture catalane ; dès 1899 il écrit un premier ouvrage, "Légendes du Roussillon" ; il porte aussi un grand intérêt à la langue catalane ; son biographe, Gérard Bonet, note qu’il « participe à la fondation de l’association « Colla del Rossellὸ » (1921/1941) dont il devient président ;  qu'il considère certes comme un mouvement régionaliste […] mais extérieur à tout engagement politique ou relevant du séparatisme. »

Moyen privilégié de la communication, la presse est soumise à de multiples contraintes. La loi du 26 juillet 1883 promulguée par Sagasta, alors chef du gouvernement espagnol, influencé par la loi sur la liberté de presse votée en France en 1881 , reste en vigueur jusqu'en 1936. Mais son application est plus ou moins restrictive. Les dispositions libérales sont maintenues jusqu'au moment où les attentats terroristes et l'apparition du mouvement régionaliste poussent le régime à les supprimer (loi du 10 juillet 189, arrêté du 13 août 1897). Par la suite le gouvernement se dote du pouvoir discrétionnaire  de supprimer les journaux anarchistes et d'exiler  tout citoyen accusé d'avoir propagé des idées anarchistes. De nouveaux types de délits sont définis et leur repression accrue pour lutter contre l'extension du régionalisme en Catalogne  et l'apparition du nationalisme basque. La loi du 1er janvier 1900 ajoute un paragraphe à l'article 48 du code pénal pour réprimer les attaques contre l'intégrité du territoire et rend passible de suppression tout organe de presse reconnu deux fois coupable d'un tel délit. La plus grave restriction de la liberté de presse est la "ley de jurisdicciones " du 23 mars 1906  qui traduit devant les tribunaux militaires tout citoyen accusé des délits nouvellement définis d'outrage à la nation et d'injure à l'armée et au drapeau. Cete loi fut votée dans un climat passionnel après la publication dans la revue satirique "Cu-cut"  d'une caricature des militaires  qui entraîna l'assaut par 200 officiers des locaux de la revue et de ceux du journal régionaliste "La Veu de Catalunya".

Journaliste encore jeune, Horace Chauvet défend certes "les justes réclamations  des Catalans" mais plus encore la liberté de la presse et des journalistes, alors que la presse catalaniste  défendait davantage les idées régionalistes que la liberté de presse.

Madeleine Souche

Catalanistes opprimés

Au cours d’un banquet du congrès international des Associations de la Presse, M. Hébrard, directeur du Temps ( 1), se leva l’autre jour, à Berlin, pour parler dans un toast des devoirs des journalistes : « En ayant le courage, dit-il, de se demander pour juger un pays ce qu’on penserait si on était de ce pays si la presse augmentera sa force et son prestige. »

Hé bien? si nous étions Espagnols, nous Français qui sommes tant épris de justice et de liberté, que penserions–nous du cacicisme (2) électoral et de la domination scandaleuse des petits potentats locaux, - les caciques ( 3) dont on connaît les procédés ?

Et si nous étions Catalans de la Catalogne ne nous révolterions-nous  aussi contre l’oppresseur castillan, nous Catalans de France dont les aïeux se soulevèrent contre la tyrannie de l’Empire (4) et qui chantons de si bon cœur l’insurrectionnelle Marseillaise ?

Ne jugeons donc pas avec trop de sévérité l’attitude ardente de nos voisins les Catalanistes qui sont entrés en lutte ouverte – lutte pacifique – bien entendu avec le pouvoir central dont les chaînes lui pèsent ; après avoir affirmé leur personnalité ethnique et manifesté la supériorité intellectuelle de leur race, après avoir indiqué par une merveilleuse renaissance littéraire (5) qu’ils ne sont même pas redevables de la langue à l’Espagne castillane ; qu’ils prouvent qu’ils apportent au gouvernement le plus précieux concours pécuniaire sans en tirer un seul avantage, qu’ils sont des parias dans un pays dont ils assurent à eux seuls la prospérité.

Peut-on leur en vouloir de manifester des velléités d’indépendance ? Ou ne doit-on pas, au contraire, admirer leur fière révolte de sentiments et leu farouche intransigeance ? Mettons-nous donc à leur place ?

À l’heure actuelle, toute liberté de la presse est supprimée en Catalogne, exactement comme elle l’était en Turquie avant la révolution des Jeunes Turcs (6) ; les journalistes sont traqués et exilés : mauvaise tactique qui développe les ferments de révolte parmi les catalanistes et trace une auréole de gloire aux martyrs de la cause ; chaque jour se lève à Barcelone un journaliste pour remplacer celui qui a passé la frontière.

Nous avons connu à Perpignan, durant ces derniers mois, quelques-uns de nos confrères catalanistes expatriés : ils nous ont cité des exemples d’oppression révoltante : le cas de MM. Baro et Presas, qui sont encore dans nos murs, est particulièrement intéressant.

On se souvient de la violation de domicile dont furent victimes à Barcelone le journal la Veu de Catalunya (7), et la revue satirique Cu-cut (8); leurs rédactions furent incendiées et saccagées. Le jeune journaliste Joseph Baro déclara que ces faits étaient « répugnant » et il n’avait pas tout à fait tort de manifester son indignation.

Baro fut traduit devant la juridiction militaire sous l’accusation fantastique et qui serait hilarante, si elle ne provoquait pas la stupéfaction, d’avoir injurié « ses supérieurs »et d’avoir commis »une faute contre la discipline ». Inutile de dire que Baro était déjà sorti du régiment. Il fut condamné à trois ans et un jour de prison comme un pioupiou qui aurait sauté le mur de la caserne pour aller opérer un cambriolage.

Son camarade Francisco Presas, rédacteur au grand organe catalaniste républicain de Barcelone, El Poble Catala (9), fit afficher un petit placard à Figueras pour protester énergiquement contre cette monstrueuse condamnation ; mal lui en prit, car il fut poursuivi lui-même et obligé de filer à Perpignan.

Il a retrouvé ici neuf jeunes gens et enfants de Calella (10), exilés aussi, qui avaient été traduits devant la juridiction militaire pour avoir joué sur la scène d’un petit théâtre catalaniste de leur village une œuvre dramatique, L’article 15, qui a été écrite il y a plus de vingt ans et représentée librement depuis lors à de très nombreuses reprises : le chef de la garde civile de Calella  arrêta cette marmaille d’acteurs improvisés, voire même le jeune contrôleur et les fit conduire brutalement à la prison de Mataro (11). Inculpation : injures aux militaires.

Les traîneurs de sabre espagnols protégés par une loi récemment votée par les Cortès (12), sont en train non seulement de se couvrir de ridicule mais de rendre leurs victimes sympathiques aux yeux des peuples civilisés. Qui approuverait leurs pratiques odieuses et brutales ?

Au lieu d’exaspérer la Catalogne par une répression exagérée, en bâillonnant la presse et en étouffant la pensée libre, le gouvernement espagnol ferait bien mieux de calmer les Catalans en faisant droit à leurs justes réclamations.

Horace CHAUVET, L’Indépendant des Pyrénées-Orientales, 1908

Notes

1- Le Temps, grand journal quotidien français fondé en 1884 par Auguste Nefftzer, qui cède sa place à Adrien Hébrard.

2 -Cacicisme ou caciquisme, clientélisme dans la vie politique. Nom attribué à l'ensemble des relations politiques pendant la Restauration des Bourbons (1874/1931).

3 -Cacique ,Vieux chef indien de certaines tribus d'Amérique. En Espagne et en Amérique espagnole, notable local qui exerce un contrôle de fait sur la vie politique et sociale de son district.

4 - Second Empire , régime instauré par  Napoléon III en France .

5 - Renaissance littéraire. Aspiration intellectuelle et culturelle proprement catalane qui remonte au milieu du XIXe siècle et les racines  sont à rechercher dans l'élan romantique qui touche alors une large partie des intellectuels européens ;  le mouvement catalan est  baptisé Renaissance (Renaixença) et s'étend sur une quarantaine d'années, à dater de la publication de La Oda a la Pàtria du poète Aribau, publiée en 1833. La Renaissance est une relecture romantique du passé de la Catalogne. L'agitation proto-nationaliste va prendre de l'ampleur et de la consistance à la fin du siècle avec l'émergence d'un corpus de textes portant sur l'identité politique et culturelle de la Catalogne ainsi que l'apparition d'institutions dédiées à la consécration d'enjeux catalans.

6 -Jeunes Turcs. A la fin du XIXe siècle, l’Empire ottoman est fortement affaibli. Le sultan Abdul Hamid II, au pouvoir depuis 1876, considère que le seul moyen de contenir les manifestations d’indépendance des nationalités et les ingérences occidentales est d’affirmer un pouvoir central fort. Il dissout le Parlement en février 1878 et revient à l’absolutisme. La censure et un dur réseau d’espionnage sont mis en place, l’Etat devient alors policier. Les opposants au régime autoritaire  sont appelés les Jeunes-Turcs. Les  Jeunes-Turcs sont divisées en différents courants. Les événements vont se précipiter à partir de 1907. Les Jeunes Turcs ne veulent plus supporter les humiliations infligées à l'empire par les puissances européennes et cherchent à empêcher sondémembrement . En 1908, la révolutiondes Jeunes-Turcs est suivie d’une vague de liberté, rétablissement de la constitution,   mouvements d’émancipation de la femme  et  ouvriers manifestent dans la rue. On croit en la possibilité d’une réconciliation nationale et d’une régénération de l’empire. La liberté de la presse est restaurée. Des travaux de modernisation débutent. L’opinion internationale salue l’action des Jeunes-Turcs.

7 -La Veu de Catalunya ; couramment abrégé en La Veu est, à l'origine, un hebdomadaire littéraire et politique en catalan, dont le premier numéro est publié le 11 janvier 1891. En 1899, il est refondé sous la forme d'un quotidien par Enric Prat de la Riba, sous l'influence duquel il acquiert une teneur nettement plus politique, devenant le principal canal d'expression de la Lliga Regionalista. Financé à ses débuts par un comité catalaniste fondé afin de promouvoir dans la région le programme politique régénérationniste de Camilo García de Polavieja. (Le régénérationnisme est un mouvement intellectuel qui, à la charnière du XIXe et du XXe siècle, mène une profonde réflexion sur les causes de la décadence de l'Espagne en tant que nation). La Veu devient le plus important journal catalan et se fait porteur des nouvelles tendances nationalistes qui imprègnent le catalanisme de l'époque. En représailles à un article écrit par Prat, sa publication est suspendue entre mai 1900 et mars 1901. La censure est toutefois contournée et le journal remplacé par La Creu de Catalunya et Diari de Catalunya (La Croix de Catalogne et Journal de Catalogne) durant ce laps de temps.

8 - Cu-cut! est une revue satirique hebdomadaire du début du xxe siècle, d'idéologie catalaniste et éditée à Barcelone. Publiée entre le 2 janvier 1902 et le 25 avril 1912, elle acquit une grande popularité, avec des tirages atteignant 60 000 exemplaires, et avait une  belle équipe de créateurs graphiques. La revue est en particulier passée à la postérité en raison d'événements de la  fin de 1905, au cours desquels la rédaction du périodique fut saccagée par un groupe de militaires, qui reçurent a posteriori le soutien de leurs supérieurs.  Les incidents et la polémique qu'ils suscitèrent furent à l'origine d'une crise politique révélatrice de la fragilité du régime de la Restauration.

9 - El Poble Catala, (1908/1918), d'abord hebdomadaire puis quotidien, fondé à Barcelone , dirigé par Joan Ventosa i Calvell centriste, républicain et nationaliste .

10 - Callela, ville industrielle  de 3500 habitants, à 50 km de Barcelone et de Gérone.

11 - Mataro, province de Barcelone, au nord est Barcelone, comarque de Maresme.

12 - Loi récemment votée par les Cortès : ley de jurisdicciones qui établissait que la réparation des atteintes « à la patrie ou à l'Armée » incomberaient aux tribunaux militaires.

Annexes

Cu-Cut (20 mars 1902) imite l'en-tête d'une chanson d'aveugle. Le "révolutionnaire" au bonnet phrygien est Alexandre Lerroux .

La 1ère de couverture du Coucou du 23 avril 1903, en pleine campagne électorale simplifie l'affrontement  des républicains et de la Ligue : au cours d'une partie de foot, sport déjà populaire à l'époque, s'opposent Lerroux, champion de l'anarchie, et le catalanisme représenté sous les traits d'un bonhomme  un peu roussi qui incarnait le Coucou : un rustaud sournois. Lorsque ce numéro fut publié, la Ligue venait de rompre son alliance aux élections provinciales de la même année avec des secteurs réactionnaires et accueillait sur ses listes deux hommes à tendance gauchisante: Ildefons Sunyol i Jaume Carner. Mais la stratégie électorale orientée vers la conquête des voix de  droite provoqua une crise grave dans le parti, résultat des tensions entre les positions centristes et droitières. finalement ces dernières furent prépondérantes.

 

La rédaction du Coucou après l'assaut du 25 novembre 1905.

Caricature publiée par Cu-Cut le 28 avril 1906, faisant allusion à la Solidarité catalane.

- Lerroux : Et alors ! vous avez échangé vos bonnets ?

- Rusiñol :C'est bien égal. L'essentiel c'est ce qui nous lie.

Le drapeau catalan enveloppe, outre le personnage symbolique du fond, Albert Rusiñol, éminent dirigeant de la ligue régionaliste, coiffé du bonnet phrygien républicain, et Eusèbe Corominas , journaliste et dirigeant républicain portant le béret carliste. ( E. Vallès, Historia de Catalunya en imatges, pp. 45/63. Traduction D. Oms.)


Pour aller plus loin

Paul AUBERT, "La presse et le pouvoir en Espagne  (1875/1923)", dans Les moyens d'information en Espagne , collectif, Maison des pays ibériques-université de Pau et des pays de l'Adour,Presses universitaires de Bordeaux , 1986.

Gérad BONET , "Horace CHAUVET", Nouveau dictionnaire des biographies roussillonnaises (1798/201), vol. I, Publications de l'olivier, Perpignan 2011.

Edmon VALLES, Historia de Catalunya en imatges 1888/1931), Caixa d'Estavis del Penedès,Barcelona , 1977.