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Bienvenue sur le site de la Maison de l’Histoire Languedoc-Roussillon-Catalogne

Fondée en 1998, l'Association pour la Promotion de l’Histoire dans les Pyrénées-Orientales (A.P.H.P.O.) a initialement pour objet l’étude et la mise en valeur des archives publiques et privées, l’étude et la mise en valeur du patrimoine.  Lire la suite

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Les attaques de corsaires

Conférence du jeudi 17 mai 2018

 

 

 

Une étude sur la typologie des attaques des corsaires sur le littoral du Roussillon entre 1750 et 1790.

Les attaques de corsaires bénéficient d’une législation de l’Etat qui les emploie et d’un mode opératoire précis, et ces hommes sont régis par des ordonnances et traités de leur Etat.

Maëlys Roure a étudié quarante attaques de corsaires dans son Master, Civilisations, Patrimoine à l'Université de Perpignan sous la direction de Patrice Poujade.

 
Gabriel BRIEU

 

L’instituteur Gabriel BRIEU,


des Compagnons de France à la Résistance

 

Les enseignants, et tout particulièrement les instituteurs, ont été à la tête de la Résistance tant politique que militaire. Leur engagement dans la lutte contre le régime de Vichy et l’occupant s’enracine dans leur enseignement des valeurs républicaines, dans leur activité syndicale d’avant-guerre, dans leur action d’entraide aux républicains espagnols.

Georges Sentis a présenté à notre association leurs engagements dans sa conférence du 12 juin 2013 : « Les instituteurs, ossature et fer de lance de la Résistance dans les Pyrénées Orientales ».

Les documents qui nous ont été communiqués par la famille de Gabriel Brieu révèlent que l’on peut encore apporter des précisions locales tout particulièrement sur la vie dans la vallée de l’Agly  pendant la guerre de 1939/45. Nous remercions ses  enfants  et tout particulièrement Hélène qui nous les a fait découvrir de nous permettre de les présenter ici.

Madeleine Souche

Gabriel Brieu avant l'armistice

Élève et instituteur auxiliaire

Jean, Paul, Jules, dit Gabriel, Brieu est né à Estagel le 2 avril 1914. C’est le fils d’Augustin Brieu, de Montner, et de Jeanne Saut. Il est élève au collège d’Agde où son père est préparateur en pharmacie.  C’est un élève brillant  qui reçoit les félicitations qui passe le bac dans la section Mathématiques. Il commence des études scientifiques à Toulouse, Il se sent profondément catalan (sur son livret d’étudiant, à la rubrique pays il inscrit Roussillon).

 

Il appartient à la classe 1934, fait son service militaire dans le 94e régiment d’artillerie de montagne dans les Alpes. En 1937 il demande en vain une suppléance dans les Pyrénées-Orientales, il en obtient une à Laudun dans le Gard mais, faute de poste, à la rentrée il est envoyé dans la Nièvre où il fait successivement plusieurs remplacements  jusqu’à la déclaration de guerre (Limantou, Imphy, Decize.) Diennes 1937/38, Premery 1938/39.

Il continue ses activités militaires, fait l’École de perfectionnement de la Ve région militaire de La Machine et en sort brigadier (1937/1938), brigadier-chef (1938/1939).

Sous-officier et encore instituteur auxiliaire

Il est mobilisé en juin 1939, alors qu’il est instituteur à Chantenay Saint-Imbert dans la Nièvre. Il est incorporé au 94e régiment d’infanterie de montagne. Il  combat dans différentes batailles en 1940 : en Lorraine, dans l’Oise, dans la Somme, la Marne, Paris, la Loire et le Cher. C’est un  brigadier-chef « tout le temps dans la zone armée, souvent au combat, blessé superficiellement deux fois cité. » Il reçoit la croix de guerre avec étoile de bronze. Il est démobilisé le 28 juillet 1940 à Thonon, apprend que son appartement dans la Nièvre a été pillé. La ligne de démarcation sépare la zone occupée de la zone libre, Il refuse de retourner dans la Nièvre, s’efforce vainement  d’obtenir un exeat 1 , rentre dans les Pyrénées-Orientales et à  partir du 27 août 1940 il obtient provisoirement une délégation à Latour-de-France en attendant un exeat définitif de la Nièvre mais ses demandes ne franchissent pas la ligne de démarcation. Il obtient la partie écrite du CAP en mai, se fiance et prépare l’oral pour le 13 mai 1941 mais apprend que l’exeat lui est refusé.

G.Brieu secrétaire local de la Légion des combattants

À partir du 1er septembre 1940 il a obtenu une délégation provisoire comme instituteur intérimaire à La-Tour-de-France et l’autorisation préfectorale de résider à Montner.

En mars 1941 Il a adhéré à la Légion des Combattants. La Légion française des Combattants2 (LFC) est une organisation mise en place par le régime de Vichy et issue de la fusion de l'ensemble des associations d'anciens combattants. Elle est créée par la loi du 29 août 1940 par le maréchal Pétain sur proposition de Xavier Vallat. L’État français lui assigne comme mission de « régénérer la Nation, par la vertu de l’exemple du sacrifice de 1914-1918 ». Son siège se trouve à l'Hôtel de Séville, boulevard de Russie, à Vichy. . La présidence est assurée par Philippe Pétain. Il est assisté de trois vice-présidents. Les chefs locaux sont nommés et appointés (et non plus élus et bénévoles, comme dans les associations traditionnelles d'anciens combattants). La Légion est organisée en « sections communales », « unions départementales ». Chaque union départementale comprend une série de divisions : propagande, services civiques, services sociaux, service d'ordre. Et à partir du printemps 1941 en « unions provinciales » rattachées à des « préfectures régionales ». L'organisation est limitée à la zone libre, les Allemands ayant refusé son extension à la zone occupée.

Le 20 octobre 1940 le maréchal Pétain désigne les présidents départementaux, dans  les Pyrénées-Orientales c’est Jacques, Joseph Ruffiandis 3.

G. Brieu est secrétaire de la section locale de la légion à Montner c’est pourquoi il écrit une longue lettre à Ruffiandis en lui demandant son appui, « pour qu’il le conseille utilement, pour  faire reconnaitre ses droits « ou tout au moins un régime de bienveillance « en tant qu’ancien combattant, en tant qu’instituteur. » Il proteste vigoureusement : « qu’on me débaptise “réfugié ” et qu’on me donne les mêmes droits que les suppléants ayant obtenu leur première suppléance dans les Pyrénées-Orientales. […] Qu’on m’assimile à eux, qu’on tienne compte de mes services militaires, de mes origines et de ma famille. »

Le 1er mars 1941 G. Brieu demande à l’inspecteur d’Académie de Perpignan l’autorisation -qui lui est accordée- d’exercer la fonction de secrétaire de Mairie à Montner quotidiennement de 18 heures à 19 heures.

Gabriel Brieu Compagnon de France

Les Compagnons de France

C’est l’une des organisations créées ou favorisées par l’État français pour encadrer les jeunes français privés de service militaire après juin 1940 ; elle ne fonctionnait qu’en zone libre. Les Compagnons de France n’étaient pas un organisme d’État mais une association indépendante (même si elle dépendait pour sa survie des subventions généreuses accordées par Vichy).  L’organisation fut fondée en juillet 1940 par Henry Dhavernas, à l’époque commissaire général par intérim des Scouts catholiques de France. Elle recrutait des adolescents, des chômeurs ou des personnes déplacées par l’exode de 1940, avec comme objectif de les rendre utiles. Les recrues étaient employées à fournir toute une série de services d’utilité publique, de la participation aux moissons jusqu’aux collectes pour les pauvres. Elle est récupérée par Vichy et chargée de propager la Révolution Nationale. C’était une entreprise patriotique et semi-militaire, les Compagnons portaient des uniformes et des insignes, se réunissaient dans des camps, commençaient et terminaient chaque journée par un salut au drapeau. Pour Vichy, de tels jeunes gens étaient les futurs soldats d’une France ressuscitée. Alors que les Chantiers de jeunesse mobilisent en service obligatoire les hommes de 20 ans, les « Compagnons de France » lancent une expérience d’éducation et de culture pour les garçons de 14 à 19 ans.

Leur devise est : Unis pour servir.

Les Compagnons sont organisés en six provinces dans la zone libre qui sont découpées en pays, baillage et cités. Montner se trouve dans la province du Bas-Languedoc, Pays de Roussillon, siège à Perpignan, 1 rue du Palais Consulaire, baillage du Haut-Agly, chef Dubonnaire d’Estagel cité de Montner, chef Brieu.

 


L'appellation "Compagnons» avait été choisie pour désigner le "compagnonnage» du compagnon de l'époque médiévale. L'organisation avait une allure médiévale avec des unités, de bas en haut, dénommées Cités, Baillages, Commanderies, Pays et enfin Provinces. Les nouvelles recrues étaient des « apprentis », admis au rang de compagnons à part entière, au terme d'une période probatoire d'un mois. Ces derniers portaient un uniforme bleu sombre, de coupe militaire : béret, chemise bleue (sur laquelle était cousu l'insigne du mouvement, le coq gaulois), des culottes courtes, ou des pantalons de ski. D'autres caractéristiques étaient très militaires : il y avait un salut qui malheureusement ressemblait au salut hitlérien ; l'obéissance absolue et le respect de la hiérarchie étaient de règle, excepté en dehors des heures de service.


Cet équipement est payé par le compagnon, comme en témoigne la fiche du compagnon suivante dressée par le chef de cité :

 

 


 

Le chef de la cité Montner Jean-Paul Brieu

L’instituteur obtient le 10 mars 1941 du préfet des Pyrénées-Orientales la mise à disposition des compagnons de la salle désaffectée de l’école de Montner.

Les quelques rapports d’activité bimensuels qu’il a laissés à partir du 20 juillet 1941 montrent « la conquête des compagnons (7) et des apprentis (3), tous cultivateurs sauf l’instituteur. Le premier compte rendu fait état souligne que « devant l’indifférence des membres de la cité, nous décidons de partir sur de nouvelles bases et préférons agir au nombre de neuf sincères qu’une vingtaine se récusant au moindre service compagnon. » Il se termine par :« Actions impossibles par suite indifférence et inertie de la plupart des compagnons qui d’ailleurs nous ont quitté. »

Le chef relève les cotisations, commande des insignes de bérets, des insignes de poitrine brodés, des insignes pour toute la hiérarchie des chefs, de cité, d’assistant, de chef de ban… et différentes feuilles de rapports C1, C5, des fiches Hébert.

Il donne son avis sur les difficultés observées au village dans la rubrique « Campagne du mois-mot d’ordre)

Trop de gens se plaignent sous cape et sans oser en référer aux pouvoirs moraux ou publics (légion, maire) de la malhonnêteté de certains commerçants du village (prix taxés non observés, tickets retenus pour un poids moindre, huile non pesée etc. etc.) Nous sommes décidés à en avoir le cœur net :

1-    ou bien de confondre les calomniateurs,

2-    ou de surveiller les commerçants et de les obliger à faire le juste prix défini par la loi,

3-    confondre les fraudeurs et exiger des pouvoirs publics une sévère punition.

Nous attendons le moment favorable et étudions un coup compagnon à cette occasion.

Il reçoit aussi les convocations du chef du baillage qui doit venir dans la cité pour faire des réunions mais qui devant ‘occuper en outre de la Salanque se contente de rédiger un bulletin de baillage à lire par le chef de cité et à envoyer « une circulaire concernant le service assurance de façon à avoir des directives précises au cas où un de tes garçons se blesserait pendant les activités strictement compagnons. »


Le compagnonnage à travers « Lou souleillas, circulaire hebdo à tous les Compagnons de France »

G. Brieu reçoit cet hebdomadaire qui  inscrit les compagnons de Montner dans le cadre du Pays et de la Province et offre un remarquable exemple de l’organisation, des activités des compagnons et de l’idéologie du régime de Vichy.

 



Ce numéro de la province du Bas-Languedoc du 1er au 8 novembre dénonce dans sa Une la défaite et « Notre souffrance » qu’elle a apportée, la France en partie occupée et la perte de l’Alsace-Lorraine, les prisonniers, l’empire isolé, l’empire volé le chômage, la crise générale, les restitutions, la vie chère; la Une stigmatise tous les responsables des malheurs : les  affameurs, les jouisseurs, les accapareurs ,les exploiteurs, les traitres, les vendus, les partis politiques, la lutte de classe et de Gaulle !

Les activités de compagnonnages sont rapportées dans la circulaire : le déroulement de la réunion régionale des compagnons, la Fête du vin, le 26 octobre 1941 à Narbonne à l’occasion du voyage de Georges Lamirand, Secrétaire Général de la Jeunesse de France, est racontée avec précision. À la suite de cette journée, Lamirand visite dans toutes les cités du pays de Roussillon et l’accueil des Compagnons lui fait la meilleure impression.

L’encadrement des chefs d’unité fait aussi partie de la circulaire avec les rubriques : « Camp de formation des chefs de cité à Banyuls » « Avez-vous- pensé à adresser vos rapports ? » « Veillez à l'envoi de vos cotisations conformément à la circulaire du centre national » « Fournitures de bureau de chefs de baillage ».

La préparation du 11 novembre est organisée :

Je compte sur vous tous pour commémorer cette journée par une cérémonie officieuse, extrêmement simple dans le recueillement ;

Il faut que dans chaque ville du Bas-Languedoc, à 18 heures 30 au Monument aux Morts, le même geste se renouvelle et que chaque compagnon pense que ses milliers de camarades pensent à lui à la même seconde, à nos morts glorieux des deux guerres, à ceux de Syrie et à tous ceux qui continuent à tomber victimes de la guerre.

La rubrique « À l’attention des chefs d’unité des chantiers et des cités » organise le ramassage des fruits sauvages (marrons, glands, châtaignes, fruits décortiqués) qui est pour eux « une préoccupation constante et l’objet d’un effort quotidien. »

Les activités des jeunes mises en valeur dans cet hebdo sont sociales et culturelles.

Actions sociales :   Donner deux cigarettes par semaine pour un prisonnier, ramasser 100 kilos de marrons pour les compagnons d’un sanatorium. Aider « le départ d’un train de réfugiés   qui se formait à Perpignan, le 2 novembre, sous la direction du chef Refregier » alors l’organisation du départ de ces réfugiés « était lamentable ».

Actions culturelle : La création de la « Compagnie fossile » dirigée par les chef Mahé 4 , Bouscaren, Grau 5 doit faire des recherches archéologiques pour créer éventuellement « le musée archéologique compagnon » de Perpignan ; c’est le chef Mahé, 1 rue du Docteur Zamenoff qui s’occupe de cette opération.

Autre action culturelle : la préparation d’une fête de Noël « Compagnon » en cinq tableaux, proposée par le chef Meneur de Jeux, J. Cochez, occupe plusieurs pages du bulletin. C’est une pièce de théâtre accompagnée de musique, avec Marie, l’ange, les animaux, l’enfant de de la crèche… dans laquelle la France malheureuse est introduite ainsi que de jeunes compagnons. « Une France si douce, si malheureuse, innocente de la paresse et de la bêtise des Français » qui doit continuer à vivre dans l’espérance. Elle termine le dernier tableau par ces mots : " J’attendrai et si je demande à Dieu dont on m’a tenue séparée si longtemps, de faire que nos enfants vivent dans la force et dans l’espérance, alors seulement je pourrai lui rendre la gloire et l’honneur ".

Le dossier contient encore une circulaire de Paul Marion, secrétaire d’Etat à l’information, du 15 juin 1942, adressée aux maires et à tous ceux qui « doivent s’intéresser à la vie morale au même titre qu’à la vie matérielle » Il s’agit de célébrer la « Semaine de la Nation » du 10 au 17 juillet 1942. La brochure destinée à donner à nos concitoyens l’occasion de se grouper autour d’idées communes parce que cela peut aider efficacement à la création et au renforcement de l’unité morale de la patrie est envoyée aux directeurs et directrices d’école aux délégués locaux de la jeunesse, de l’information, de la Légion.

Le 1er octobre 1942 Gabriel Brieu est nommé instituteur à Estagel et le 11 février 1943, il signe le serment demandé aux instituteurs disant qu’il n’a appartenu à aucune société maçonnique.

 

Activités des Compagnons à  Montner

Le service social s’occupe des manœuvres de la pompe à incendie, du nettoyage du monument aux morts (au moins deux jours d’activité prévus). On établit des fiches personnelles d’activité physique et on prépare le chronométrage du 500 mètres, on prépare le moulage d’une clef de voute qui vient d’être découverte pour déchiffrer les inscriptions et la révéler au public.

Ces activités sont soutenues par des « amis sympathisants de la cité » qui offrent « un superbe pavillon français, aident à confectionner le fanion de la cité et le pavillon catalan, Les cafetiers prêtent du matériel, d’autres le terrain de sport, le maire et la municipalité offrent le local, paient l’électricité et promettent une subvention.

Pour le 15 août les compagnons organisent la bénédiction des fanions de la cité, du pavillon catalan et du pavillon français.

Les compagnons catholiques assisteront à la messe et à la bénédiction des emblèmes. Les compagnons athées escorteront drapeaux et fanion jusqu’à l’église et à la sortie a sortie, montrant ainsi à la population que nous sommes tolérants au plus haut degré, que nous estimons nos convictions mutuelles et que nous nous efforçons tous et faciliter à chacun le développement de sa pensée intime et de l’affirmer ostensiblement.

Lever des trois pavillons.

La fin des Compagnons de France

Dès la fin 1942, l’invasion de la zone sud et la création du STO en février 1943 amènent nombre de compagnons à passer à la résistance. Le chef Guillaume de Tournemire s’allie au réseau « Alliance » et se lance dans le renseignement avec le réseau des « Druides  », il entre dans la clandestinité en décembre 1943. Les Compagnons de France fournirent des hommes à la Résistance qui surent se servir de cette « couverture » bien que l’association des Compagnons soit dissoute seulement en janvier 1944.

 

Gabriel Brieu résistant dans la vallée de l’Agly

Le 1er octobre 1942 Gabriel Brieu est nommé instituteur à Estagel et le 11 février 1943, il signe le serment demandé aux instituteurs disant qu’il n’a appartenu à aucune société maçonnique.

Alors qu’il est à Estagel, une « note de service » du 15 février 1945 répond aux questions sur ses activités très brièvement.



 

En 1946, G. Brieu est instituteur à Osséja, il « rend compte des faits relatifs à son activité dans la Résistance » dans la lettre à l’Inspecteur d’Académie de Perpignan qu’il remercie de sa « proposition à une nomination de récompense. » Ses explications sont les plus précises possibles « car il a laissé à Estagel certaines vieilles lettres » et son ami Bourdanel « chef recruteur pour le secteur de l’Agly a quitté Perpignan ». « Il se souvient des faits par un rattachement précis à un évènement de sa vie familiale ou intime… »  Il regrette l’approximation relative des dates données. Il précise aussi qu’il a agi le plus souvent « par intuition personnelle que par des directives d’organisation. ».

« Agent double » ?

Il explique d’abord qu’il a remarqué le développement de l’esprit de résistance, essaie  d’orienter le mouvement de jeunesse, et de neutraliser la propagande de Vichy.

J’avais groupé la quasi-totalité des jeunes de Montner, puis certains ne croyant pas trouver dans les « Compagnons » les avantages moraux qu’ils y recherchaient, s’en retiraient pour se jeter dans un noyau de résistance animé par M. Saguer, ancien douanier et actuellement maire de Montner. Dès son arrivée, je devinai toute la personnalité de M. Saguer et à certaines réactions de ses amis immédiats, j’observai, à leur insu le développement de leur esprit de résistance et la manifestation de leur activité.

Je fus tenté de quitter le mouvement, cependant certains entretiens que j’eu avec mon ami Roger Grau, chef comptable à Perpignan, me permirent de me persuader que   chez certains chefs existait un état d’esprit identique  au mien, qu’il valait mieux que je reste pour éviter certaines maladresses de la part des jeunes. Par exemple l’attitude d’un chef de baillage, Pineau m’avait paru fort suspecte lorsqu’il nous demanda les noms des communistes ou ex-communistes de la région…m’avait demandé … je réussis à arrêter le « bavardage » de certains en répliquant que puisqu’il n’y avait plus de parti communiste en France tous les gens à Montner étaient identiques et que nous ne connaissions pas de communistes, pas plus qu’à Latour ni à Estagel. Cependant cette attitude me confirma de rester pour veiller à ce que aucun renseignement anti-français ne fut donné dans mon petit secteur, même innocemment.

Je gagnai la confiance de Pineau qui se flatta d’être, non pas tant chef compagnon, mais d’utiliser ce fait pour faire de la propagande et prendre des renseignements pour le compte des services de Laval dont il était, à son dire, un agent secret… C’est à ce moment-là qu’il me proposa de m’occuper de propagande, après réflexion, j’acceptai afin de le contrer dans toute la mesure du possible. À partir de ce moment je reçus notices, feuilles de propagande, affiches, tracts. Je reçus même à Latour-de-France la visite de M. Barbaro qui s’occupait à ce moment-là des services de la propagande à Perpignan : ce devait être soit avant décembre, soit courant décembre 1941 […]. Naturellement il m’apportait  une feuille d’adhésion que je feignis d’avoir égarée, ce qui nécessita l’envoi d’une autre que je ne signai également pas. […] Toutes ces affiches en particulier contre les juifs ou celles de propagande étaient soigneusement détruites. Nul ne peut se vanter d’en avoir vu à Estagel ou dans le canton, sauf à la vitrine d’un commerçant d’Estagel à qui je fis comprendre que de tels affichages étaient déplacés. Quant aux arguments que l’on préconisait sur des documents « confidentiels » de glisser sournoisement dans les conversations, je les retournais systématiquement (sauf en présence des gens que je savais acquis à cette cause et posséder les mêmes arguments.

L’ami de Roger Grau et l’aide de  Pierre Cartelet

« Entre temps » il assiste au château de Cambous 6 (la date dit-il coïncide avec la session du baccalauréat) à un camp d’information compagnon.

C’est à cette époque et au cours de ce stage que je me suis trouvé une identité de vue avec Pierre Cartelet 7 . C’était l’ami de mon ami Grau, chef compagnon et nous faisions le trio représentant le Roussillon, j’appris que Cartelet était un instituteur des pays occupés, en tant que collègues nous sympathisions doublement. D’ailleurs, au cours des discussions collectives nous nous trouvâmes Grau et moi, les seuls à préconiser la résistance si les Allemands venaient à violer les engagements de l’armistice, s’ils pratiquaient des déportations, alors que d’autres étaient d’avis d’attendre […]

Au cours de ce stage nous nous isolions des autres et nous partagions des idées plus intimes. Cartelet avait préconisé de tout temps, dans chaque local compagnon d’une espèce de pièce ou local, comportant un ou quelques châlits et le nécessaire pour héberger des camarades itinérants (une sorte de service gratuit de logement, de réception « genre auberge de la jeunesse »). Mais sous des aspects anodins, certaines de ces maisons compagnons dont les chefs  seraient des amis ou des personnes sûres pouvaient devenir des centres de repos […] pour des jeunes désirant ne pas se faire remarquer avant de passer la frontière ou ayant besoin de se cacher parce qu’ils étaient traqués .

Je ne puis me souvenir si c’est à la suite de cet entretien ou si j’avais deviné l’avantage d’une telle organisation et si intuitivement j’avais préparé le terrain… Toujours est-il que j’obtins de la mairie de Monter l’utilisation de la petite salle attenant à la salle de classe et formant vestibule.

Aux yeux des jeunes de la  « cité » cette petite salle était réservée au bureau, à la maitrise  et nul n’y entrait sans mon autorisation et j’en avais la clef. En réalité la salle de classe avec fenêtres grillagées n’offrait qu’une issue difficile puisqu’il faut passer par une espèce de terrasse ; la  porte de communication entre la salle de classe et le vestibule était bloquée par des bancs et autres meubles entreposés. L’obtention de cette petite salle permettait  la possibilité d’une deuxième issue le vestibule communiquant avec la cour par la porte numérotée 3, et par la porte numérotée 1 communiquant à un p ? desservant la porte d’entrée particulière du maître et l’escalier conduisant aux appartements inoccupés à ce moment-là avec possibilité de passer chez Mme Roussen (?) et si je me souviens bien dans les combles… Cette porte était soi-disant bloquée, mais sous prétexte d’installer une prise d’électricité  clandestine, je m’étais fait aider par un jeune homme sous le sceau du secret pour l’ouvrir  et nous passions quand nous le voulions de l’autre côté. Ensuite j’avais fait aménager  cette pièce avec des tables (pour le conseil de maîtrise) mais la longueur de ces tables pouvait très bien permettre à quelqu’un de se coucher. Enfin sous prétexte de « défense passive » et d’indiscrétion à éviter de la part de l’école, je fis installer à l’aide d’une grande couverture un rideau obstruant le tout. De cette sorte sans que personne ne s’en doutât j’avais monté un centre d’hébergement clandestin, paré à toute éventualité.

Alors que j’étais fiancé à Sète et que mon père habitait à Agde, je trouvais divers prétextes pour rester à mon poste de résistance à Montner durant les grandes vacances.

Ainsi donc à la suite du stage compagnon à Cambous Cartelet savait qu’il pouvait compter sur moi en toute éventualité et de mon côté j’étais toujours en mesure de recevoir « ses protégés ». Le centre de ralliement fut « le foyer  de la légion » où je prenais mes repas.

En effet pour éviter des ennuis à mes grands-parents, dès la rentrée d’octobre 1941, je décidai de prendre mes repas au « foyer » à Estagel et de coucher à l’école de Latour-de-France. Les gens de mon entourage, habitués à cette « mobilité » seraient par la suite moins soupçonneux en cas de longues absences ou de « découchage » […].

Au « foyer » je me faisais servir de grandes portions afin éventuellement d’en avoir pour un « invité clandestin » et je passais pour un homme de bon appétit.

C’est ainsi que j’hébergeai un jeune échappé des Chantiers en tenue 8, il venait de Perpignan et désirait passer en Afrique par l’Espagne…Je le transformai en compagnon et le dirigeai vers Ille par la montagne.

Une autre fois ce fut un jeune homme ayant franchi la ligne de démarcation qui se reposa à Montner. Ces faits se sont passés en novembre 1941et en février 1942.

Craignant en cas d’insuccès de créer des ennuis à ma famille et aux Malé, je priai une locataire de mon père de quitter la maison et je m’installai à Estagel, seul, ayant obtenu l’autorisation de résider à Estagel, en date du 24 février 1942.

Je continuai donc à rester en liaison avec Cartelet prenant les repas au foyer de la légion à Estagel, exerçant à Latour et continuant à aller à Montner visiter ma famille et m’occuper de compagnonnage suffisamment pour  justifier l’interdiction aux autres d’entrer dans la petite salle et avoir le droit d’en conserver la clef.

G. Brieu se marie en avril 1942 et dit-il, « je pus jusqu’en juillet 1942 rendre des services à Cartelet assez commodément. Ces hébergements de jeunes je les pratiquais plutôt comme un service personnel vis-à-vis de Pierre Cartelet et par sympathie pour lui. Je n’étais lié à aucune organisation, c’était un engagement entre lui et moi… J’ai de fortes raisons de croire que  Roger Grau qui est actuellement à Elne, qui nous était un ami commun, savait cette entente, mais je n’ai jamais eu d’entretien avec lui sur ce sujet ».

En juillet 1942, sa jeune épouse s’installe à Estagel et il lui est difficile de continuer ces activités clandestines. Il se contente « dans l’unique sabotage de la propagande » pour éviter qu’un autre « trop zélé » se charge  de ce travail.

G. Brieu se marie en avril 1942 et dit-il, « je pus jusqu’en juillet 1942 rendre des services à Cartelet assez commodément. Ces hébergements de jeunes je les pratiquais plutôt comme un service personnel vis-à-vis de Pierre Cartelet et par sympathie pour lui. Je n’étais lié à aucune organisation, c’était un engagement entre lui et moi… J’ai de fortes raisons de croire que  Roger Grau qui est actuellement à Elne, qui nous était un ami commun, savait cette entente, mais je n’ai jamais eu d’entretien avec lui sur ce sujet ».

En juillet 1942, son épouse s’installe à Estagel et il lui est difficile de continuer ces activités clandestines. Il se contente « dans l’unique sabotage de la propagande » pour éviter qu’un autre « trop zélé » se charge  de ce travail.

Les seuls faits que connut ma femme, ce fut qu’ayant loué un jardin je me levais bien souvent avant le jour et rentrais à la nuit tombante, certes les gens me voyaient à mon jardin mais j‘étais sur la route et par les chemins bien avant que personne ne se lève. Cette attitude bizarre ennuyait ma femme car elle voyait bien les autres ne pas agir ainsi et me le reprochait, mais je m’excusais en prétextant mon inexpérience et ma lenteur au travail ; je m’occupai ainsi d’un jardin assez éloigné et d’une vigne également très éloignée et je finis par créer une habituance à me voir agir ainsi.

Je pus donc ainsi seconder  Bourdanel au ravitaillement du maquis 9 : je ne faisais guère qu’obéir à Bourdanel qui était mon chef et nous allions à un certain point déposer ou chercher des affaires. Parfois nous les déposions chez lui, quelquefois chez moi.

En décembre 1943 ou début janvier 1944, mon père déménagea ses meubles d’Agde et les entreposa dans une vielle maison qui nous sert de garage debarras.

G. Brieu y installe succintement une chambre et permet à Boudarel d’y loger des gens. Lui-même s’est occupé d’un Anglais parachuté qui devait aller en Espagne et qui lui a été personnellement confié. Il sert aussi d’agent de liaison quand il va à Montpellier, avertissant du danger d’aller à Lyon ou  « apportant à un gendarme “vrai  ou faux” des “ plis” de la part d’un interne de l’asile de Font d’Aurelle 10. »

Le  15 octobre le Ministre de l’Intérieur lui envoie une lettre qui reconnaît qu’il a en toutes circonstances « servi avec dévouement et désintéressement la cause de la France » le remercie de sa belle attitude et lui transmet « l’expression de la Reconnaissance Française ».

Le 1er octobre 1954, Henri Bourdanel, responsable de l’AS à Estagel et P1 du réseau Alexandre-Edouard signe une attestation de l’engagement de G. Brieu dans l’A.S. de janvier 1944 à la Libération et de sa participation à diverses opérations pour la libération du territoire (parachutages, ravitaillement des maquis et héberement de combattants anglais parachutés en France ) « s’acquittant de ces fonctions avec zèle et dévouement ».

 

Notes

1 Autorisation donnée à un instituteur par l’inspecteur d’Académie pour demander un poste dans un autre département.

2 Guillon Jean-Marie. La Légion française des combattants, ou comment comprendre la France de Vichy. In: Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 116, N°245, 2004. Voyage dans la France de Vichy : la Légion française des combattants. pp. 5-24.

3 histoiredemosset.fr

Jacques Joseph Ruffiandis, « authentique héros de la Première Guerre Mondiale. Lieutenant–colonel pendant la seconde, il est nommé à la tête de la LFC le département des Pyrénées-Orientales, Nommé "à son insu" J.J. Ruffiandis se donne en totalité à l'institution qui lui  permet de "contrôler toute la vie politique du département. En octobre il organise une première grande réunion au théâtre municipal. Elle se termine en apothéose." En 4 mois, énergiquement il met en place l'organisation départementale. " Il est difficile d'évaluer exactement ses effectifs qui dépassèrent le millier ». Sa confiance en Pétain, qui "seul peut sauver la France," est totale et elle le restera. Il reporte les erreurs du régime sur l'entourage du chef de l'État, formé "d'équipes d'hommes peu qualifiés". Arrêté le 24 août 1944, amnistié et mort à Perpignan le 21 novembre 1956.

4 Louis Mahé devient un résistant de la première heure.

5 Nouveau dictionnaire des biographies roussillonnaises, tome 1, Publications de l’olivier, 2011, p. 507.

Roger Grau (Elne 1915/1988)  après avoir suivi des études supérieures à Paris à l’École spéciale des travaux publics et obtenu le diplôme d’ingénieur du bâtiment en 1939, revient à Perpignan et travaille dans l’entreprise familiale de bâtiments et de travaux publics de son père. En décembre 1940, il entre aux Compagnons de France. De 1941 à 1942, pendant l’année scolaire, il suit à Grenoble (Isère) des cours de géographie humaine afin de devenir cadre du mouvement.  Il revient ensuite à Elne et « ne s’engage pas comme le firent d’autres animateurs des Compagnons de France dans la Résistance. » Il reste proche de G. Brieu par son engagement régionaliste.

6 https://www.etudesheraultaises.fr/publi/2012-le-chateau-de-cambous-et-les-compagnons-de-france-1940-1942/ par Christian Pioch. En  1940-1942 Lieu de séjour aux paisibles Compagnons de France ».

7 maitron-fusilles-40-44.univ-paris1.fr/

Pierre Cartelet  chef de Pays compagnon, était membre du réseau « Druides ». Les Druides seront en tout un peu moins de 200, mais terriblement efficaces, avec un recrutement très sélectif et une grande discrétion, ne perdant ou ne déplorant que 16 déportés et 11 morts dans leur lutte contre l'ennemi.  Pierre Cartelet, Chef Druides dans les Pyrénées-Orientales, mettant à profit ses fonctions dirigeantes chez les Compagnons au centre de la Roseraie à Perpignan fut une des chevilles ouvrières du réseau « Bourgogne », il organisa avec le Savoyard Charles Blanc, Louis Mahé de Boislandelle ... une filière de passages clandestins en Espagne, en particulier ceux des aviateurs anglais et américains abattus au-dessus du territoire français. Il permit le passage de plus de 200 aviateurs. Il faisait passer également des résistants en mission ou serrés de près par la Gestapo. Dans le cadre de ces réseaux, Pierre Cartelet fournit également des renseignements militaires aux Alliés. Pierre Cartelet intégra l’ORA en janvier 1943 (Organisation de Résistance de l’Armée). Arrêté, il fut incarcéré à la prison Saint-Michel de Toulouse d’où il fut extrait, avec d’autres résistants par les SS et transporté dans le bois de la Reulle, entre Castelmaurou et Gragnague, au nord-est de Toulouse. Le 27 juin 1944, il fut exécuté, avec ses compagnons par des SS commandés par le sous-lieutenant Anton Philipp.

8 Tenue "vert forestier".

9 Probablement le maquis de Cassagnes. A l'orée du bois de Cuxous se trouve Pleus, lieu-dit comprenant un ensemble de petits mas dont le plus grand, le "mas Couronnes", est composé de plusieurs bâtiments et est situé sur un ancien chemin qui rejoint le col de la Bataille. Un maquis s'était installé dans les alentours, plus exactement au "mas Simorre". Une plaque commémorative a été placée sur le mur extérieur du "mas Couronnes" situé à une centaine de mètres en contrebas du site original avec l’inscription :

Ici a été créé un maquis, fin 1942, contre l'occupant Nazi et la milice de Vichy.

Ce maquis prit en novembre 1943 le nom d'Henry BARBUSSE et se déplaça à Valmanya au pied du Canigou".
A.R.A.C.

10  L’asile de Font d’Aurelle : l’asile psychiatrique départemental de Montpellier qui reçoit des malades provenant parfois des malades provenant de Corse, d’Algérie ou de la Seine.

 

Annexes

La Résistance dans les Pyrénées-Orientales

 

Les Pyrénées-Orientales dans la guerre 1939 1944, , tirée de  Le Pays Catalan, SNERD 1984

 

 

Lettre de Jean BRIEU à l'Inspecteur d'Académie