Agenda Culturel

 

 

 

 

 

 

Galerie Photos

  • Photo Title 1
  • Photo Title 2
  • Photo Title 3
Bienvenue sur le site de la Maison de l’Histoire Languedoc-Roussillon-Catalogne

Fondée en 1998, l'Association pour la Promotion de l’Histoire dans les Pyrénées-Orientales (A.P.H.P.O.) a initialement pour objet l’étude et la mise en valeur des archives publiques et privées, l’étude et la mise en valeur du patrimoine.  Lire la suite

Adhésion APHPO : cliquer pour télécharger le bulletin.

George Daniel de Monfreid

George Daniel de Monfreid

Passeur de modernité et confident de Gauguin

 

Il est né le 14 mars 1856 à New-York ou Paris, de père inconnu et ayant Marguerite Barrière dite Caroline de Monfreid (1822-1903), cantatrice fantasque pour mère. Jeune il n’eut pas d’extrait de naissance. Ce n’est qu’au moment de se marier que Gideon Reed, dit « l’oncle Reed », un ami de sa mère, joaillier, associé de Tiffany et installé à Paris, lui fournit un certificat du Consulat général des Etats-Unis à Paris. Ce certificat affirmait qu’il était né à New-York d’un certain Charles de Monfreid, marin de son état, soi-disant décédé en 1859 et inconnu au bataillon et de Marguerite Barrière,  de Monfreid demeurant à New-York…   Il fut doté par l’oncle Reed de la propriété de Saint-Clément à Corneilla-de-Conflent  (P.-O.) acheté par Reed en 1863 et rétrocédée à George en 1878, ce qui fit de Reed, d’après son fils Henry, son père. Décédé le 26 novembre 1929, il est enterré au cimetière de Corneilla-de-Conflent.

Ses études

Il commença ses études au pensionnat Champel à Genève où il montra un don pour le dessin et où il devint protestant. En 1868 sa mère l’inscrivit au petit lycée de Montpellier. Un certificat de l’oncle Reed indiquant qu’il était né à Boston fit l’affaire pour l’inscription au lycée. Son séjour à Montpellier fut difficile et en 1870 il partit pour Saint-Clément (P.-O).  Il fit alors divers croquis et desseins de Saint-Clément et de Corneilla. Après la guerre, sa mère l’inscrivit à l’institut Jauffret à Paris pour qu’il passe le baccalauréat et devienne ingénieur. Il échoua et fréquenta les milieux artistiques à Paris. Il devint alors un rapin et eut des relations avec des peintres et sculpteurs tel Théodore Rivière qui fit son portrait en 1877. Ayant persuadé sa mère et L’oncle Reed de son choix, il vécut une vie de bohème tout en s’inscrivant à l’Académie Jullian1 où il rencontra les peintres impressionnistes non reconnus par l’Académie des Beaux-Arts. Plus tard, il vint peindre à l’atelier Colarossi2.

Son mariage avec Amélie Bertrand.

Durant l’été 1876, sa mère le trouvant palot l’envoya faire une cure en bord de mer, à La Franqui, commune de Leucate (Aude). Il y rencontra la fille d’Emile Bertrand 3 , le créateur de la station balnéaire et en tomba amoureux. Un an plus tard ils décidèrent de se marier.  L’oncle Reed, entre temps avait fait les démarches pour obtenir le certificat de naissance du Consulat général des Etats-Unis à Paris. La jeune femme s’appelait Marie Emilie dite Amélie Bertand. Le mariage eu lieu à Paris le 27 octobre 1877, avec Reed représentant la famille Monfreid. Caroline, était à New-York (sic). Henry naquit le 14 novembre 1879 à Leucate. À La Franqui, il découvrit la marine à voile et avec deux petits cotres (Le Follet, puis l’Amélie) iI sillonna les côtes catalanes et la Méditerranée jusqu’à Alger. Il rapporta de ses voyages des récits illustrés qui parurent dans le journal Le Yacht de 1883 à 1885.

En 1886, il abandonna la voile pour se consacrer à la peinture. Ce fut alors sa grande période impressionniste, avec des toiles faites à La Franqui mais aussi à Corneilla et en Cerdagne. De grands paysages Le chemin Montant mais aussi de très beaux portraits de son épouse Amélie. En 1889, il se lança dans la division des couleurs, sous l’influence de Signac et Seurat et il peignit un très bel Autoportrait à la veste blanche (1889) et un Nu de dos dont le modèle était Annette Belfis qui avait été un modèle de Gauguin. Le mariage avec Amélie s’étiola.

Sa rencontre avec Gauguin

En 1887,  il rencontra Paul Gauguin, de retour de la Martinique,  dans l’atelier d’Emile Schuffenecker4. Daniel, son nom de peintre, fut bouleversé et enthousiasmé par les idées du maître sur la peinture. Annette devint alors sa maitresse. Sa mère s’en offusqua. Deux ans plus tard il exposa avec Gauguin, Schuffenecker et le groupe de Pont-Aven dans la brasserie Volpini, face à l’entrée de l’Exposition Universelle de 1889. Pas de ventes pour le groupe, ce qui déçut Gauguin, mais un succès d’estime. Dans la revue Art et Critique (Nov. 1889), il eut droit de la part de Jules Antoine à une mention élogieuse sur son Autoportrait à la veste blanche. Gauguin, après une vente de ses toiles à Drouot, partit pour Tahiti en 1891. S’étant brouillé avec ses amis de Pont-Aven à propos de l’inspiration symboliste de l’école bretonne, en 1891 il demanda à George Daniel d’être son représentant en France et son correspondant. Commencèrent alors toute une série de lettres où il devint le confident du « Sauvage » tahitien.

Les temps difficiles

S’étant brouillé avec sa mère, au sujet de sa séparation d’avec Amélie et ne gagnant pas sa vie à partir de sa peinture, il eut alors de graves difficultés financières.

À Paris, il fit des cartons pour un Maitre verrier du nom de Tournel5. Henry mentionne la réfection des vitraux de la cathédrale de Chartres. Lui-même mentionne dans ses carnets quatre vitraux de la chapelle des Capétiens de la collégiale Notre Dame de Mantes-la-jolie.

Brouillé avec sa mère, il ne retourna pas à Saint-Clément l’été comme c’était son habitude. Il fit des séjours en Lozère où il peignit paysages et sites ruraux dans un style très proche de celui de Gauguin, comme le Paysage de Lozère (Vareilles) 1891 récemment acheté par le Musée Fabre de Montpellier.

En même temps, comme il l’écrivait à Gauguin, il continuait à avoir des « emmerdements » financiers. Il peignit Annette en Marie-Madeleine. Puis, il se lança dans la sculpture d’un Calvaire, avec lui-même en Christ crucifié et Annette en Marie et Marie-Madeleine. Le calvaire étant monumental (2,62m x 2,65m) il le fit par morceaux. Il entendait même le peindre comme le montre une Mater Dolorosa 1897 et qui se trouve de nos jours au Musée de Cleveland (U.S.A). Il ne finit jamais ledit Calvaire. Ce n’est que plus de dix ans après sa mort que Maillol proposa à sa fille d’en faire une reconstruction en plâtre et que dans les années 1960, le travail fut repris par Mallais du Carroy. Ce calvaire se trouve de nos jours à l’église Saint-Saturnin de Vernet- les- Bains (P.-O.).

Le retour du « Sauvage »

En 1893 Gauguin revint en France. George Daniel peignait en Lozère. Il lui prêta son atelier. À son arrivée le « Sauvage » fut accueilli par une bonne nouvelle : un de ses oncles, décédé, lui avait légué 13000 Francs.  Il alla voir Durand-Ruel 6 qui lui promit une exposition. Il loua alors un atelier rue de la Grande Chaumière mais l’exposition fut un fiasco. Gauguin et Monfreid travaillèrent ensemble. George Daniel faisant des portraits, d’inspiration nabis7 dans les couleurs se rapprochant de celles de Gauguin, comme le beau Portrait de R. Andreau 1895, encore acheté par le Musée Fabre de Montpellier. Gauguin organisa un atelier peint en vert olive et jaune de chrome, comme la maison de Van Gogh à Arles et invita ses amis tous les jeudis. George Daniel participa au premier de ces jeudis puis partit pour la Tunisie ou, avec son ami Barbin, il décora le casino d’Hammam-el-Lif.

À son retour Gauguin était en Bretagne où il s’était fait tabasser par des marins. Il resta en France jusqu’en 1895 et repartit en Polynésie un peu dégouté du désintérêt des français pour son art. À Tahiti, Gauguin eut de grandes difficultés d’existence et même tenta de se suicider. Il se rata.

George Daniel de son côté, réconcilié avec sa mère, s’occupa de la vente des tableaux du Maître et fit lui-même de la belle peinture (des paysages autour de Saint-Clément et des portraits dont un très beau d’Annette : La femme à la bouilloire 1898 acheté par le Musée de Narbonne.

En 1899, la naissance d’Agnès le plongea dans un profond souci : « un artiste ne peut s’occuper d’enfants » comme le lui disait Gauguin.

1900 : la reconnaissance des collectionneurs

1900 est connu du grand public par l’Art Nouveau8. Ce que l’on dit moins est que ce fut enfin la reconnaissance par les collectionneurs des postimpressionnistes. Vollard9 fit un contrat à Gauguin, certes pas très généreux mais un contrat. Le Prince Bibesco10 et Gustave Fayet11un riche collectionneur du Midi, achetèrent des toiles de Gauguin. George Daniel, pour la première fois, vendit de sa peinture, au cours de deux salons à Béziers (1900 et 1901). Le moral se réveilla tant à Tahiti qu’en France. La santé de sa mère fragile poussa alors Monfreid à s’installer à Saint-Clément. Il monta alors avec des amis peintres-sculpteurs sculpteurs (Louis Bausil, Aristide Maillol, Eugène Terrus, Gustave Violet) un groupe d’artistes catalanistes12 qui exposèrent à Perpignan mais aussi à Barcelone ) .  Ce fut une période faste et joyeuse durant laquelle tous ces artistes se retrouvaient à Saint-Clément pour faire la fête et recevoir des amis tels Matisse ou Derain. Le 29 novembre 1903 sa mère mourut.

Décès de Gauguin et exécuteur testamentaire du Maître (1903-1906)

Le 23 août 1903, George reçu une lettre de l’administration des Marquises lui annonçant le décès de son ami Paul Gauguin. Il fit imprimer un faire-part à Prades pour en informer ses amis et le monde des arts. Puis, il dressa un inventaire des créances des marchands et particuliers qui avaient des Gauguin non payés. Il informa alors Mette Gauguin au Danemark et lui proposa de s’occuper de la succession de son mari ; ce qu’elle accepta en lui donnant les pouvoirs nécessaires. George Daniel récupéra alors les dettes en envoyant le produit à la famille. Il mena ensuite son enquête. Il put contacter la Reine Marau de Tahiti qui lui confirma que la liquidation des affaires de Gauguin avait été précipitée.  Il initia une enquête administrative auprès du Ministère de Colonies sur le décès de son ami. Il reçut une lettre émouvante du Pasteur Vernier13 d’Hiva-Oa lui expliquant les derniers moments de Gauguin qui, mourant, évoquait ses amis Mallarmé, Dolent, Aurier… et la déception du pasteur quand il apprit que l’évêque avait fait enterrer Gauguin, au petit matin, dans le carré catholique du cimetière de l’île sans demander rien à personne. Dans le même temps il reçut une lettre d’un médecin de marine, Victor Segalen14, lui indiquant qu’il avait été chargé par l’administration de récupérer les restes des œuvres de Gauguin à Hiva-Oa pour une vente à la va-vite à Papeete et prenant rendez–vous avec lui à son retour de Polynésie. Ils devinrent de grands amis. Il organisa ensuite avec M. Fayet et le Comte Kessler, un amateur d’art allemand, une rétrospective des œuvres de Gauguin au Salon d’Automne 1906.  Mette Gauguin vint à Saint-Clément fin juillet début août 1905 et lui renouvela sa confiance. Elle évoqua toutefois le manuscrit de Noa Noa, le récit illustré du premier séjour du Maître à Tahiti et de ses amours avec Téhamana. George Daniel l’avait récupéré. Le problème est que Gauguin lui avait écrit qu’il ne voulait pas que sa famille puisse tirer bénéfice de ce manuscrit. Une dispute de 20 ans commençait.

L’arrivée d’Armgart et le mariage d’Henry (1910-1913)

Mi-mars 1910, George Daniel rencontra à l’atelier de La Palette une vieille connaissance, Mme Egan, accompagnée d’une jeune allemande Armgart Freudenfeld, étudiante en peinture et fille du gouverneur allemand d’Alsace-Lorraine. Le jour suivant, ils allèrent aux Indépendants. Armgart s’entendant bien avec Agnès, il fut décidé de l’inviter à Saint-Clément pour l’été. En septembre, Henry arriva « bien mal fichu » et se coucha plein de fièvre. George Daniel et Armgart le veillèrent.  Henry ne se remettait pas. Finalement, un professeur de Montpellier vint et diagnostiqua la fièvre de Malte. Un traitement étant trouvé, Armgart qui avait été sommée par son père de rentrer à Strasbourg, quitta Saint-Clément pour rejoindre le domicile familial. La fièvre de Malte guérie, Henry partit pour l’Abyssinie pour y mener un commerce de café et de peaux. Armgart et Henry continuèrent à correspondre, sans vraiment en informer George Daniel. L’affaire trainait et de nombreuses lettres furent échangées. Henry s’étant fâché avec son employeur, vint s’installer à Djibouti pour y faire du commerce, naviguer dans les eaux du Bab-el-Mandeb et pêcher des perles. Début juin 1913, Henry annonça son retour en France. Il passa en trombe à Saint-Clément et repartit le 1er juillet pour Paris. Le 6 juillet il télégraphia à son père qu’il se fiançait avec Armgart et lui demandait de venir en Alsace pour le mariage. George Daniel, en cure avec Annette et Agnès à Ax-les-Thermes, ne pouvait y aller aussi rapidement. Finalement il fut décidé que le mariage aurait lieu à Saint-Clément et que « Papa » Freudenfeld viendrait à Corneilla. Le 10 août, le mariage civil eu lieu à la mairie de Corneilla et le lendemain, le mariage religieux fut célébré dans l’intimité à Saint-Clément avec le pasteur Camille Leenhardt comme officiant. Le soir même du mariage, Henry partit avec Armgart pour Port-Vendres, Annette ne voulant pas voir son beau-fils à Saint-Clément plus longtemps.

La guerre de 1914-18, le mariage d’Agnès

La guerre de 1914-18 commença par des difficultés pour les Monfreid et en particulier pour Armgart. À Port-Vendres on la prit pour une espionne et ce n’est que le témoignage du pasteur C. Leenhardt qui la tira d’affaire. Elle tomba malade et George Daniel vint la soutenir. Henry de son côté eut des ennuis à Djibouti. Il fut emprisonné et son père se démena, comme il put, pour le faire sortir. Il eut par ailleurs de gros soucis pour mettre sa collection de peinture à l’abri. Il aida un collectif de pharmaciens, transportant médicaments et blessés de guerre dans sa voiture. Peu de peinture si bien que se sentant rouillé il vint régulièrement à l’atelier Colarossi pour peindre le nu de la semaine. Bref la guerre fut une période difficile. Une nouveauté toutefois. Il se mit à des gravures sur bois en 1916 et commença par deux gravures : une Tête de Christ et une Annonciation. Il en envoya un exemplaire à Victor Segalen qui le félicita. À Saint-Clément il se mit à la disposition des élus de Prades pour faire le décor d’un spectacle destiné à remonter le moral des populations, sous le nom de de La Revue. Janvier 1917, les Monfreid rencontrent Déodat de Séverac qui était alors vaguemestre à l’hôpital de Prades. Séverac vint leur faire une visite en avril, accompagné du médecin major Louis Huc. Ce dernier et Agnès se prirent d’un amour tendre et Louis Huc demanda Agnès en mariage. C’était toutefois la guerre et nul ne savait comment cela se terminerait. Il fallut attendre des jours meilleurs pour les marier. Entre-temps George Daniel continua ses gravures et se lança dans la décoration de faïences dans l’atelier de Gustave Violet à Prades. Ne pouvant attendre plus longtemps, Agnès et Louis Huc se marièrent le 9 octobre 1918 à l’église anglicane de Vernet-les-Bains. Séverac15 devait jouer une marche nuptiale spécialement écrite pour l’événement. Il arriva en retard et la joua pour la sortie des jeunes mariés. Le 11 novembre soit à peine un mois après, durant le déjeuner, les Monfreid entendirent sonner les cloches de l’église de Corneilla. George Daniel se précipita et sonna lui-même, voyant les villageois ignorer la façon de le faire.

Des lendemains de guerre difficiles.

La guerre et le mariage d’Agnès avaient bien entamé la situation financière de George Daniel. Il avait donné Saint-Clément en dot à Agnès, ce qui mit Henry en rage. Les rentes dont il disposait  (coupons russes et autres) fondirent de valeur ou disparurent. Il se remit à la peinture mais l’enthousiasme n’y était pas. Ses rapports avec Annette et Agnès se dégradèrent, à propos de ses relations avec Henry. Les Huc étaient de riches marchands de vin et menaient grand train. Henry dont les affaires, bien que douteuses, marchaient bien lui proposa son aide qu’il accepta. Son rêve était alors d’aller voir son fils et sa famille dans la corne de l’Afrique. L’occasion se présenta en 1923. Henry, rentré en France pour ses affaires, le pris avec lui sur un bateau des Messageries Maritimes pour Djibouti et Obock. Là, ce fut la grande vie : voyage en voilier à Obock, en train entre Djibouti et Diré-Daoua et à dos de mulet pour Harrar en Abyssinie. Armgart, Gisèle et Amélie l’attendaient dans ce petit paradis tropical. Il fit un beau portrait de Gisèle La petite coloniale 1923, peignit des paysages abyssins et la Mosquée d’Hamoudi de Djibouti. Voyant que l’éducation de sa petite fille de 9 ans Gisèle était déficiente, il convainquit ses parents de la lui laisser pour une éducation à Nîmes dans une pension protestante.

 

 

Ses dernières années

Entre une femme acariâtre et une fille envieuse de son frère, les dernières années de George Daniel furent difficiles. Il régla l’affaire de Noa Noa en faisant cadeau du manuscrit au Musée du Louvre et en obtenant, en 1929, l’accord des héritiers Gauguin. Il conclut la publication de Noa Noa par une publication de luxe en reprographie en couleur, imprimé à 100 exemplaires dont il dessina la couverture et par une édition courante qu’il illustra. Pressé par les dettes, il vendit au Musée du Louvre son tableau fétiche de Gauguin, Le cheval Blanc, dont il fit une copie parfaite. Le Musée du Luxembourg lui acheta le Nu de dos de 1889. Il continua à peindre et graver. En 1927 il peignit un Portail de Saint-Clément ensoleillé qu’il reprit à l’aquarelle en 1928. Il préparait son départ par ce portail. La relation entre l’art et la religion le tourmentait toujours. Ainsi le 18 juillet 1923, il écrivit à Maurice Denis16 les mots suivants : « Pour l’Art sacré, je m’éloigne un peu de vos opinions, spécialement en ce qui a trait à la forme religieuse de l’Art moderne ou si vous voulez à la forme moderne de l’art religieux. J’estime que l’art est à sa base toujours religieux ». En 1927, il grava un triangle maçonnique ou talmudique entouré du prologue de l’évangile de Jean : In principio erat verbum et deus erat verbum et spiritus dei ferebatur super aquas. Il s’éteignit dans la nuit du 26 au 27 novembre 1929 et est enterré au cimetière de Corneilla-de-Conflent.

Assez méconnu du grand public, il a été l'ami et le confident de Gauguin, mais aussi d’artistes tels que Maillol, Terrus, Violet... Artiste peintre, il a été un des acteurs des grands mouvements artistiques de la fin du XIXème siècle. Sans problèmes d'argents il ne cherchait pas à vendre ses œuvres, il peignait pour lui et pour ses amis, ce qui ne l’a pas 'empêché’ pas de participer à de grandes expositions.

L’heure de la reconnaissance sonne avec la belle exposition que va lui consacrer le Musée Rigaud de Perpignan.

Marc Latham

Le 17 novembre 2020

Notes

I L' Académie Julian. C'est   une école privée de peinture et de sculpture, fondée à Paris en 1868 par le peintre français Rodolphe Julian (1839-1907). Elle est restée célèbre pour le nombre et la qualité des artistes, femmes et hommes, qui l'ont fréquenté pendant la période d'effervescence artistique entre la fin du xixe siècle et le premier quart du xxe siècle.

2 L'Académie Colarossi, appelée à tort « Académie de la Grande Chaumière », est une école d'art parisienne, fondée en 1870, par le sculpteur italien Filippo Colarossi ...

Tout comme l'Académie Julian, l'Académie Colarossi est mixte et autorise les étudiantes à peindre d'après des modèles masculins nus. À la fois école privée et atelier libre, elle constitue une alternative à l'institution de l'École des beaux-arts de Paris, devenue trop conservatrice aux yeux de nombreux artistes.

3 Emile Bertrand, en promoteur immobilier avisé, fait construire à La Franqui (Aude) une route et les premières villas destinées à une clientèle bourgeoise de la région, puis il développa la station et construisit sur le front de mer des villas décorées de fresques et meublées.

4 Émile Schuffenecker,,né à Fresne-Saint-Mamès le 8 décembre 1851 et mort le 31 juillet 1934 à Paris, est un peintre français post-impressionniste français de l'École de Pont-Aven. Son œuvre est marqué par des influences diverses, pointillisme, Degas, Gauguin....C’est lui qui trouve un local, le café Volpini, ou les post-impressionnistes peuvent exposer.

5 Les frères Tournel frères sont des peintres verriers et restaurateurs français des XIXe et XXe siècles.

Paul Durand-Ruel . Découvreur et défenseur des impressionnistes, il a aussi fait évoluer le métier de marchand de tableaux.  C’est un pionnier qui a su par son flaire et sa modernité révolutionner le marché de l'art.

7 Le mouvement nabi (dont les membres sont les nabis) est un mouvement artistique postimpressionniste d'avant-garde, né en marge de la peinture académique, à la recherche d'une peinture nouvelle.  Le terme de « Nabi » provient d’un mot que l’on retrouve aussi bien en arabe qu’en hébreu et qui signifie « prophète, inspiré ». C’est en partie par autodérision que les jeunes artistes se sont dénommés ainsi.

8 L'Art nouveau est un mouvement artistique de la fin du XIXet du début du XXe siècle et qui se développe, d'abord en Belgique et en France. Il s’épanouit dans l’architecture et dans les arts décoratifs. La recherche de fonctionnalité est une des préoccupations de ses architectes et designers. L’Art nouveau se caractérise par des formes inspirées de la nature, où la courbe domine.

9 Le marchand d'art Ambroise Vollard (1868-1939) ouvre sa première véritable galerie parisienne en septembre 1893, au 37 rue Laffitte, la galerie Vollard. Vollard expose par la suite de nombreux artistes majeurs comme Gauguin ou Matisse. Il en fréquente beaucoup d'autres, notamment Paul Cézanne ou Auguste Renoir, ainsi que les nabis.

10 Emmanuel Bibesco est le fils du prince Alexandre Bibesco, dernier fils survivant de l'ultime hospodar de Valachie, et de la princesse Hélène, née Epourano, fille d'un ancien Premier ministre de Roumanie. « Le pauvre peintre Gauguin , dans ses lettres invoque l’aide que lui donnait Emmanuel Bibesco » , La revue de Paris,01/05/1923.

 

11 Gustave Fayet (Béziers1865 – Carcassonne, 1925) est un peintre proche du symbolisme. Fayet était également collectionneur, possédant des œuvres de Degas, Manet, Monet, Pissarro et surtout Odilon Redon et Paul Gauguin, dont il fut l'un des premiers collectionneurs (avec George Daniel de Monfreid)  .

12 Les artistes catalans: Louis Bausil, né à Carcassonne en 1876 et mort à Perpignan en 1945, est un peintre français, frère d'Albert Bausil.  Il se fait connaître en 1901 en exposant à Perpignan aux côtés d'Aristide Maillol, George-Daniel de Monfreid, Étienne Terrus et Gustave Violet .

Aristide Maillol, l'artiste peintre et sculpteur est d'origine catalane . Il naît en 1861 à Banyuls sur mer. Il décède en 1944. Il étudie à l’École des Beaux-Arts de Paris de 1885 à 1893. Ami de Paul Gauguin, il commence à sculpter en 1895. Il réalise également des tapisseries et des peintures de style nabis, puis se consacre exclusivement à la sculpture.

Etienne Terrus (Elne 1857/1922) Il étudie à l'École des Beaux-Arts de Paris, mais ne se plaît cependant pas dans la vie parisienne et retourne rapidement à Elne.Son art reflète l'influence de Jean-Baptiste Camille Corot, du postimpressionnisme, des nabis, de Paul Cézanne et du fauvisme. Terrus est apprécié de son vivant par un grand nombre d'artistes, parmi lesquels George-Daniel de Monfreid, André Derain et Henri Matisse, avec qui il échange une abondante correspondance entre 1905 et 1917.

Gustave Violet né à Thuir en 1873 et mort à Perpignan en 1952 dans les Pyrénées-Orientales,  Il est considéré, après Aristide Maillol, comme le principal sculpteur moderne du Roussillon.

13 Paul-Louis Vernier (1870-1956) missionnaire de la Société des missions évangéliques de Paris, pasteur à Tahiti de 1897 to 1933. Une amitié forte liait Paul Gauguin au pasteur Paul Vernier. Le peintre était épuisé physiquement par la maladie et l'alcool. Paul Vernier, le soigne au cours des derniers mois et a avec lui d’ardentes discussions philosophiques et théologiques.

14 Victor Segalen(1878-1919) ,médecin de marine,  romancier, poète, ethnographe, sinologue et archéologue et  critique d'art.

15 Déodat de Séverac ( 1872-1921) compositeur français important de la Belle Époque et figure emblématique du régionalisme musical français. Né à Saint Félix  Lauragais,  à 45 kms au sud-est de Toulouse, il est profondément enraciné dans sa région natale Il entretenait néanmoins des relations étroites avec les courants musicaux majeurs de son temps, à savoir le groupe autour de Vincent d’Indy), et aussi le nouveau style développé par Claude Debussy et Maurice Ravel. De plus, il fréquentait des artistes tels que Frédéric Mistral et Pablo Picasso.

16 Maurice Denis (1870-1943) à la fois peintre et théoricien, critique et historien de l’art, décorateur, peintre verrier, graveur, illustrateur.

 

Pour aller plus loin

 

 

Site officiel

https://georgedanieldemonfreid.com


 


 
Les journaux - L’Indépendant et Le Roussillon - et le café

Les journaux - L’Indépendant et Le Roussillon - et le café,

cœur de la vie sportive de la fin du XIXe siècle à la Grande Guerre

 

Cette prose sportive ira se précisant avec le temps. L’article obéira à des règles précises dont la principale est : « il faut parler du match », « des joueurs », « du jeu »,  « et au final de l’arbitrage ». Les premiers articles de presse avaient tendance à plus parler du public que du jeu et des joueurs. La plupart des lignes décrivaient le public, l’élégance des femmes, celle des hommes, le public choisi, les personnalités du monde politique, affaires et mondains, les attelages, les éventuelles merveilles : vélocipède, motocyclette, voiture. Cela fut corrigé assez vite et le langage écrit se coula dans une sobriété, créa les normes du bel article sportif avec quand même, suivant les événements, quelques possibilités lyriques ou d’expressions émotives. Il y en eut à Perpignan qui surent faire cette évolution avec une très belle maîtrise. Ce fut la presse de M. Bausil, nous y reviendrons.

L’activité sportive et les équipements de Perpignan

En 1895, existait à Perpignan un certain nombre d’activités que l’on peut qualifier de sportives dans la mesure où il s’agissait du corps en mouvement avec ou sans le maniement d’un outil permettant une amélioration du corps ou ayant un rôle d’instrument de jeu : l’escrime par exemple ou la corrida, la boxe avec toutes ses variantes (anglaise, française précédant l’anglaise, la savate et la canne, etc…), le vélocipède, le hockey sur patins à roulettes et autres sports de skating.

Il y avait à Perpignan un équipement urbain voué aux exercices sportifs qui, pour l’époque considérée, pouvait paraître important sinon suffisant. On peut rappeler :

- il y a eu deux arènes à Perpignan pour les corridas à partir de 1895. C’étaient des arènes en bois démontables. La première en date se trouvait à proximité de l’Alcazar, c’est-à-dire proche de ce qui deviendra le Cinéma Familia et, pour être plus précis, là où se trouve aujourd’hui la place avec arrêt de bus, au débouché de la passerelle sur la Basse. Les courses de taureaux perpignanaises étaient annoncées par de magnifiques affiches. L’autre arène se plaçait à peu près au niveau de l’actuelle Place de Belgique, proche de la Gare, construite plus tard, à l’époque où le quartier de la Gare était encore un habitat dispersé. Elles connurent des drames (Torero blessé à mort à l’arène de la Gare, El Tito, en 1896).

- Il y avait également deux vélodromes à Perpignan : le « Buffalo », dirigé par M. Planque. Il se trouvait dans le parc de l’Alcazar et était encore visible sur le plan de ville de 1936. L’Alcazar était cet établissement Music-Hall, Salon de Jeux, Bar-Restaurant, Salle de Revue Cabaret, Danse, Salon de Réception…, un énorme complexe hôtelier type Las Vegas miniature avec un magnifique parc qui s’étendait derrière l’établissement dont la propriété partait du quai de La Basse dans sa confluence avec La Têt, pour arriver aux bâtiments de la rue Dupont proche du Pont de Pierre ou Pont Rouge. (Cette rue a disparu et s’appelait Dupont sans que l’on sache jamais si elle était ainsi nommée parce qu’elle était parallèle au plot de départ du Pont Rouge, devenu le Pont Joffre, ou si elle perpétuait le souvenir urbain d’un chansonnier nommé Dupont qui avait eu grand succès au milieu du XIXe siècle). Il ne reste plus rien de l’Alcazar, du Cinéma Familia, du Parc et du Vélodrome Buffalo. Les seules traces sont les archives, les souvenirs sont ensevelis sous les bâtiments et les parkings et même la confluence entre La Basse et La Têt a changé.

L’autre vélodrome, celui de « L’Étoile », se trouvait à l’emplacement de l’actuel stade Jean -Laffont. L’Étoile était le symbole du cyclisme, le lieu était alors assez verdoyant et boisé, avec une piste en cendrée autour d’une prairie. Il deviendra, en 1902, le stade de l’ASP, l’Association Sportive Perpignanaise, et celui du rugby à XV. La piste vélodrome fut en usage avec des variantes pédestres (courses à pied, vitesse, et moyenne ou longue distance) et bien entendu le rugby 1.

Avant 1914, il y eut à Perpignan un skating à côté du Cinéma Castillet, ce qui permit d’avoir un club de Hockey en patins à roulettes, donnant lieu à des matchs aller-retour avec Narbonne, qui eut aussi le même type d’installation. Il y eut également des courses de patins à roulettes. Pour mémoire, Perpignan eut, dans les années 1910, une équipe de « Tambourins » qui s’entraînait Place de l’Esplanade devant l’Arsenal.


Il y avait également à Perpignan de nombreuses salles de gymnastique, de boxe et d’associations qui devinrent des « clubs » à multiples transformations, en particulier  beaucoup de clubs cyclistes sont devenus des clubs de rugby, des clubs de boxe ou plus exactement des salles de boxe ont changé leurs pratiques : là où s’enseignait la boxe française et ses dérivés, fit place la boxe anglaise et les règles du marquis de Garnburry. Les cyclistes, pour leur part, développèrent le vélocipède, le professionnalisme, la lecture de l’Auto, Journal, les gymkhanas automobiles, les grands prix, une grande alliance moderniste.

Le café, siège social d’un club sportif

Novation sportive dans la presse

Tous ces clubs avaient besoin d’un siège social 2. Le seul endroit où ils pouvaient à la fois trouver un espace pour se réunir, trouver le temps pour s’organiser et financièrement en faisant marcher l’effet de groupe, obtenir un temps d’occupation, la bienveillance monnayant le savoir vivre. Tous les cafés de Perpignan ont été les sièges d’associations ou clubs. Sur l’ensemble des soixante-dix cafés de Perpignan, plus de quarante d’entre eux ont été le siège d’une société sportive et fait l’objet d’un communiqué de Presse en page locale. Toutes les variations statutaires ou d’objectif sportif, regroupement, disparition ou tout autre modification dans le bureau, en bref tout changement significatif ou non se retrouvait dans les pages de la presse généraliste, c’est-à-dire L’Indépendant, à un degré moindre dans Le Roussillon, qui étaient les deux seuls organes de presse ayant couvert la période de la IIIe République, la plupart des autres journaux politiques ou autres se retrouvent dans une durée plus faible. Les raisons sont le plus souvent politiques ou relèvent d’un opportunisme de campagne comme, par exemple, la destruction des remparts.

Les cafés, devenant siège social d’un club, en mettaient parfois les armes ou écusson en façade. Ils étaient tenus à certaines obligations, d’une part les membres du club devaient passer par une porte extérieure conduisant à la salle qui, dans la plupart des cas, se trouvait à l’étage. S’il y avait service de boisson, le serveur avait accès à l’étage par une porte dont il avait la clef, de l’intérieur de l’établissement. Le club avait le droit de décorer la salle mais dans la mesure où cette décoration avait un rapport avec son activité.

L’Indépendant transmettait les messages des organisations sportives, ce qui  donnait une foule d’informations, lesquelles cumulées sur l’année de création et les années de fonctionnement et d’activité sportive du club, permettaient d’obtenir, si l’on suivait le journal dans le temps, parfois sur plusieurs années, une information complète sur un sport et son évolution dans la sphère perpignanaise. Nous allons donner quelques exemples de la façon dont les messages fournis par la page locale de L’Indépendant.

Par exemple, comment les Perpignanais en sont-ils venus, eux les fanatiques du rugby, à créer dans leur ville sainte de l’ASP, une équipe  de football, ballon rond. Si vous suivez dans L’Indépendant les rapides messages sportifs venant des sièges sociaux des différents clubs sportifs de la capitale roussillonnaise, si par ailleurs  vous avez eu l’oreille, mais surtout la narine, attirée par le fait que Le Roussillon, après avoir loué le rugby, l’a voué aux gémonies et depuis des années déplore la « brutalité » du rugby sans obtenir des résultats… surtout chez les gens qui préfèrent que leurs enfants se disputent à coup de ballon ovale plutôt qu’à coup de pierres sur les remparts ou aux sorties des écoles. L’un n’empêchant pas l’autre, il est vrai, au moins jusqu’à la guerre. Mais enfin, il vaut quand même mieux jouer dans les règles et avec arbitre. Voilà ce que pensaient les parents dans tous les milieux perpignanais.

Les Anglais qui jouaient au rugby, mais cela avait un autre nom à Cambridge depuis le XVIIe siècle, avaient créé le foot-ball association et celui-ci avait pénétré l’Espagne, la France du Nord et du Sud, créé un championnat de France où brilla le F.C. Barcelone et en France le F.C. Sète.

Il existait à Perpignan, en face de la caserne Saint-Martin, aujourd’hui démolie, ce qui est regrettable si l’on se place sur le plan de la valeur patrimoniale de ce bâtiment remplacé par une construction d’une modernité discutable et dont la destinée prévisible, vu les matériaux de construction, ne dépassera pas le siècle, il existait donc un café, le Café Peyrot ; il existe toujours mais porte un autre nom. Ce lieu était, dans les années de la fin du XIXe siècle, celui des grandes heures de l’UVP, Union Vélocipédique Perpignanaise, qui, de ces locaux, organisait, siècle finissant et siècle commençant, des meetings cyclistes et toutes les courses vélocipédiques de Perpignan. Organisation très organisée puisqu’ils préparaient les coureurs pour des Paris-Brest, grandes courses de résistance du temps, entraînant des participants possibles pour les Perpignan-Béziers, 190 km avec retour. Ils avaient participé aux internationales de Barcelone en 1901 et se signalent par l’organisation à Perpignan de la coupe Gallittine, collaborateur de La Roussillonnaise pour les fêtes perpignanaises…

Le 30 novembre 1905, alors que l’on pouvait s’attendre à une surprise cycliste, on peut lire :

… qu’en ce lieu, un groupe de jeunes gens, de jeunes sportsmen, ont constitué une nouvelle  société sportive désireuse de pratiquer des exercices d’adresse et de souplesse en éliminant les jeux brusques qui parfois deviennent dangereux. Ces   jeunes gens désireux de pratiquer des    distractions hygiéniques et fortifiantes veulent se lancer bien entendu dans l’athlétisme et    pratiquer la marche et les excursions mais surtout faire - du foot ball association - bien      différent du jeu ordinaire  rugby, en ce sens qu’il n’expose pas aux mêmes brutalités.

Cet avis de création fut repris par Le Roussillon avec la précision suivante : « Les jeunes gens âgés de moins de dix-sept ans ne pourront être admis », ce qui éliminait la plupart des collégiens. Le café Peyrot entrait dans l’histoire locale !

Autre café cité par L’Indépendant, toujours sous forme d’annonce sportive, page locale, le café Nou. Il était situé au 2 de la rue Petite La Réal et avait une autre entrée discrète par la rue des Écoles. En 1904, il devient le siège de l’Étoile Sportive Perpignanaise qui s’était créée en août 1903 avec le nom d’Étoile, on devine qu’il s’agissait d’un club cycliste mais qui devint omnisport en 1904 en introduisant le rugby. L’Indépendant appréciait ce club de jeunes gens et les parties  Étoile Sportive  contre le Stade de l’École primaire supérieure étaient rapportées par le journal, considérant qu’ils faisaient les spectacles rugbystiques parmi les plus agréables de la ville. L’Étoile Sportive jouera le Challenge Dubonnet, dès mars 1904 en compagnie de l’ASP, de l’Union Athlétique du Collège de Perpignan (UACP) et de l’EPS. L’heure de gloire de l’Étoile Sportive se situe en novembre 1905 où ils se qualifièrent pour la finale en battant Narbonne par 21 à zéro. Une équipe narbonnaise dépassée par les talents et les essais de Deit (3) Pigot (1) Argelès (1), plus un coup franc de Deit et « un jeu excellent de Duffau ». L’équipe perpignanaise se retourna « couverte de gloire dans son Café illuminé pour la circonstance ».

Mais le café Nou fut célèbre aussi en étant le siège de la société de boxe « La Gauloise » qui pratiquait la boxe française, la canne, la savate, le jiu jitsu, et se lie, en 1905, à la boxe anglaise dans la salle de sport au premier étage du café. Ce local était appelé le local « Lacoste » et tous les dix jours dans L’Indépendant, il y avait un message du club, d’une façon systématique et brève, jusqu’en 1906.

Message systématique également dans L’Indépendant, à la page locale, des clubs suivants, tous ayant leur siège social dans un café de la ville, mais aussi des appels pour des manifestations sportives, pour des participations aux festivités municipales, pour des déplacements sportifs, pour des annonces de résultats plus ou moins glorieux. L’Indépendant se présentait en soutien efficace de toutes ces manifestations, apportant parfois un commentaire souvent pertinent.

Nous pouvons affirmer que la vie sportive de la ville a été soutenue par le journal L’Indépendant dans toutes les catégories de sport et quel que soit l’âge des pratiquants, ou les opinions politiques, ou l’origine sociale des organisateurs et des membres des bureaux de ces associations.

On peut également dire que tous les événements sportifs d’ampleur régionale ou nationale ont été traités avec un grand souci d’exactitude, un grand respect pour les concurrents, et si l’événement était rare ou très exceptionnel par sa nouveauté, L’Indépendant allait jusqu’à la page pleine avec titre en première page du journal.

L’Indépendant n’hésitait pas à présenter création et résultat de club qui, en politique locale, s’avérait être de possibles adversaires. Par exemple, en décembre 1896, le journal présente une « nouvelle société de gymnastique « La Revanche » où l’on retrouve les noms de Charles Bausil, Grimal, De Rovira, Pons, Alavail, Horace Chauvet, Astor ». En 1888, il avait tout autant présenté « La création de la Société de Gymnastique et d’Escrime qui se réunira le 9 juin dans la salle de l’ancien Palais de Justice ». C’est la société de gymnastique « La Roussillonnaise ». Le journal va suivre les pérégrinations de cette création. Toujours en octobre : « La Roussillonnaise a son siège et ses locaux dans l’ancien Café du Théâtre Cirque des Variétés ». Il assure un suivi de l’évolution spatiale du siège social, en octobre 1891 : « Les Roussillonnais déménagent de l’ancien Café des Variétés au 15 Rue des Amandiers, la Maison Arago ».

Il participe activement au soutien de la Société Mixte de Tir qui recrute au Café de Bercy, avenue de la Gare, et au Café de France, et inaugure un nouveau siège en 1889 au 5 Rue Grande La Réal… Au cours des ans et jusqu’à nos jours, L’Indépendant fut et est le dépositaire de l’évolution, de la création, de l’histoire même de l’ensemble des activités sportives ou para sportives de la IIIe République. Il atteint très vite après la Grande Guerre la page sportive puis les pages sportives et pour finir changera de siècle en offrant, intégré dans le journal, un dossier sportif, le lundi, séparable du quotidien.

 

 

Qui se souviendrait de l’Académie de Boxe de M. Roca, boxe française et anglaise en 1913, ou des combats forains de lutte et de boxe des années 1890, des saisissants combats de boxe à la Foire du 11 novembre aux Platanes et des combats organisés par le prévôt Vidal sur le ring de l’Alcazar en 1902, des défis entre Ginolla et Vidal d’avril et juillet 1907, qui se souviendrait qu’à Toulouse, en février 1909, le roussillonnais Ceylor gagna la ceinture d’or en battant par K.O. le toulousain Galau.

La fête sportive dans la presse

Qui se souviendrait des fêtes sportives du Carnaval où, depuis sa création en 1888, la Société de Gymnastique et d’Escrime, La Roussillonnaise, faisait des démonstrations de boxe française au K……. de février, avec l’appui de la  musique militaire et des fanfares.

Qui se souviendrait de l’Étoile sportive, créée en 1903, club vélocipède et rugbystique, de l’équipe de rugby du Stade Roussillonnais qualifiée en 1906 d’une des meilleures équipes de la région, ou encore, en 1913, que les Green Devils existaient déjà, ou de l’Hirondelle Sportive, spécialiste de l’organisation de cross-country, et qui organisa le premier « tour de Perpignan » pédestre.

Qui se souviendrait du rugby des villages et les créations en 1908 du R.C. Helena (Elne), en 1909 du Sport Olympique de Collioure, du Stade Salcéen en 1909, de l’A.S. Illoise en 1910, du Club de Saleilles en 1912, comme celui de Corneilla-del-Vercol, également celui de Pézilla-la-Rivière et Baixas, toujours en 1912, une floraison de créations et de matchs avec les sièges sociaux, les cafés accueillant les clubs, avec les noms des présidents des clubs, des associés et des joueurs les plus en vue.

Qui se souviendrait du Challenge Rerolle 3 et des matchs internationaux de l’ASP dans les années 1912 avec les gallois de Nerth 4, de East Midland RFC, les Christinn’s Welch Selection FC…

Qui se souviendrait des soixante-dix manifestations taurines qui ont eu lieu de 1885 à 1897 ? L’Indépendant !

Notons enfin que si L’Indépendant avait gagné une certaine suprématie dans la production journalistique d’informations sportives, il n’en avait point le monopole absolu.

Le journal Le Roussillon ne manquait pas de souligner lui aussi, en termes parfois franchement critiques (la rédaction n’aimait pas le rugby), les événements sportifs ayant un caractère municipal, régional voire national, surtout s’ils avaient un rapport avec l’armée, les sociétés « Patriotes », l’église et le foot-ball. Une de leurs spécialités sportives était la présentation des fêtes sportives.

En particulier, Le Roussillon est à l’initiative lors de la fête sportive du 30 janvier 1910. Considérant que le public perpignanais ne connaît pas bien le foot-ball association, le comité des fêtes a pris l’initiative d’organiser une rencontre entre l’Olympique de Cette et le Foot-ball Club de Barcelone, champion d’Espagne. L’Olympique Sétois venait de battre le FC International de Lyon par 6 à 0. (Signalons que le FC Sète avait déjà été battu par Barcelone)5. Le programme signalait que John Ceylor, le champion roussillonnais de boxe anglaise, ceinture d’or, rencontrerait un certain James Ringson, que la Société Gymnique d’Escrime et de préparation militaire La Roussillonnaise effectuerait une pyramide. La manifestation sera musicalement appuyée par la Cobla Antigua et par la musique du 24e Colonial, démonstration de sardane.

En 1911, ce fut la renaissance tant souhaitée du Concours Hippique de Perpignan 6 . Le 9/02/1911, Le Roussillon publiait :

Qu’on se souvient de ces belles journées où, sous le soleil éclatant, dans le vent qui faisait claquer les drapeaux aux fenêtres, les équipages piaffaient, roulaient, agitaient leurs beaux harnachements de nickel et de cuivre et donnaient à notre ville l’aspect d’un retour du bois, au son des trompes et des cors de chasse ! Nos Perpignanaises arboraient de fastueuses toilettes : les ateliers de couture étaient sur les dents, les commerçants préparaient leurs étalages des grands jours de fêtes ; les Cafés regorgeaient de monde, les cercles s’épanouissaient dans les rires et le pétillement du champagne, les restaurants refusaient du monde. C’était une bonne et joyeuse Epoque, elle avait disparu, elle va revivre. C’est tant mieux pour tout le monde et c’est pourquoi au nom des sports triomphants aussi bien que de l’intérêt général, nous saluons avec joie la résurrection du Concours Hippique à Perpignan.

Le Concours hippique de Perpignan occupera le premier rang dans la presse locale du mois de février 1911. En 1912, le Concours continuera à avoir lieu sur le terrain de l’ASP, il continuera à passionner la presse locale, même s’il fut un peu effacé par la grande crise du rugby catalan ASP- SOP 7.

 


Avec une parfaite convergence de points de vue, la presse devenait humaine à cette époque lorsqu’il s’agissait d’une cause commune à l’ensemble de la cité. Par exemple, en 1905, à l’initiative de la famille Payra et de Michel Maillet, le maire Eugène Sauvy accepta de laisser organiser, aux Platanes, une fête athlétique dont le produit sera versé à la caisse du comité perpignanais de la Coupe des Pyrénées. Cette fête aura lieu le 9 juillet avec la participation de clubs perpignanais, ASP, Étoile Sportive, Gymnase Constant, Union Athlétique du Collège de Perpignan, Étoile Sportive de Prades et le Sporting Club de Marseille, l’Olympique de Cette. La fête sportive fut qualifiée d’olympienne, et grâce à la presse, la musique militaire du 12e de ligne, la venue du maire Sauvy et l’excellence du jury, « La fête Olympienne » avec un jury de choix, Bonnel, Payra, Maderon, Maillet, Constant et Sicre, c’est-à-dire ce qui se faisait de mieux dans les qualités sportives morales et physiques. La presse note qu’il y eut non des mécontents mais des déçus : absence de poids et haltères. Ce fut un grand succès populaire. Les fonds recueillis devaient servir à financer la Coupe des Pyrénées, pour les athlètes du Roussillon.

On peut conclure que les deux grands organes de presse de ces temps perpignanais, qui sont du dernier tiers du XIXe siècle, et qui ont eu une parution régulière jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, où suite à la Libération et à l’épuration de la presse : Le Roussillon a disparu.

L’Indépendant reste l’organe d’information locale de Perpignan et du Roussillon. Ces deux organes de presse ont, avec leurs points de vue sensiblement différents, rendu compte avec une grande fiabilité de la vie sportive départementale et perpignanaise dans sa globalité et ont été l’un comme l’autre parfois des initiateurs ou des accompagnateurs fidèles de certains sports.

Jean-Louis ROURE

 

1. Bien entendu nous arrêtons notre travail en 1914-1918.  Perpignan a construit un grand vélodrome moderne et les terrains sportifs se sont multipliés après la guerre, en particulier pour le rugby à XV et à XIII. Les stades Jean-Laffont, Aimé-Giral, Gilbert- Brutus… certains ont disparu. Le terrain du SOP (avenue Joffre). Voir plan de ville des années 1930.

2.  La notion de club n’avait pas encore pénétré le milieu perpignanais à la fin du XIXe siècle. La loi de 1884 avait libéralisé la notion d’Association en autorisant la constitution de groupements soumis à autorisation préfectorale. Les sociétés sportives ou autres se constituaient souvent sous la forme statutaire de sociétés de Secours Mutuel municipales, militaires, éducatives ou politiques, de manière à avoir une tranquillité statutaire. L’Union Athlétique du Collège de Perpignan s’était statutairement placée dans la dépendance de l’Union des Sociétés Françaises des Sports Athlétiques (USFSA), organisme parisien créé à l’initiative du Baron de Coubertin qui en fut longtemps le secrétaire général. La loi de 1901, dite loi sur les Associations, assouplit encore plus le système qui devient un simple système de déclaration dans le cadre des lois existantes. L’association n’est plus soumise au contrôle préalable et à une autorisation préalable à priori : notons que l’Association Sportive Perpignanaise (ASP) se présente en 1902 comme une association. La notion de club n’étant pas considérée comme juridique. Le terme ne l’est toujours pas, sémantiquement parlant. « CLUB » est un mot anglais signifiant, en français, « société ou cercle ».

3 . Rerolle fut un champion international de billard et membre de l’USFA et sa section rugby.

4.  Les challenges et les matchs internationaux ont été aussi l’objet d’articles copieux dans Le Roussillon, par exemple, sous la plume d’un certain Speaker, lequel estime que, pour le match ASP-Gloucester du 30 décembre 1912, « les avants de Perpignan, comme ce n’était pas le championnat, ont été « flemmards » et point ne fallait se la fouler », et ajoute : « c’est en raisonnant ainsi qu’on se laisse battre ».

5. À cette époque, le Foot-Ball Club de Sète était une des trois meilleures équipes de France. Barcelone étant déjà « le » Barça, on pouvait s’attendre à un match un peu déséquilibré et il le fut. L’AS avait prêté son terrain pour cette démonstration dans un bel esprit sportif et d’ailleurs il prêtait volontiers son terrain entre 1909 et 1914 pour la fête sportive.

6. Le Concours Hippique de Perpignan, fondé en 1892, se déroulait à l’ancien marché aux bestiaux, avant de se déplacer en 1901 à l’ancien Champ de Mars où furent établies des tribunes. Il se fit une très grande réputation dans tout le Midi mais disparut en 1906, au grand regret des éléments sportifs mondains de Perpignan et des militaires.

7. En 1904, le Concours Hippique se déroula les 16, 19 et 20 juin, le même mois que celui de Barcelone où triomphèrent d’Oriola et de Rovira.

 
Un appelé dans la guerre d'Algérie

 

 

Un appelé catalan dans la guerre d'Algérie


60 ANS DÉJÀ…

Ce 19 Mars 1962, j’étais à Alger ou plutôt à Hussein dey (banlieue d’Alger). J’étais militaire du contingent,

« Incorporé direct » (c’est à dire que j’ai été envoyé pour incorporation directement en Algérie et que

je n’ai pas été incorporé en France Métropolitaine).

 

Je suis arrivé à Alger, tout frais, tout beau, le 6 Janvier 1962 après que l’armée ait cassé mon sursis

d’élève architecte (on avait droit à un sursis d’incorporation jusqu’à 27 ans comme les médecins …).

J’avais 23 ans et j’étais un « bleu », dans le Génie (évidemment…), tout naïf malgré une préparation

militaire qui remontait à mes seize ans (alors que la   « Guerre d’Algérie » n’avait pas encore commencé…).

Je faisais avec une vingtaine d‘étudiants, arrivés comme moi de Métropole, le peloton d’Élève

Officier de Réserve ( le fameux peloton d’E O R). Ce peloton était assez difficile parce que effectué

en hiver (et l’on sait que l’hiver algérois était assez pluvieux, moyennement froid, mais très humide…).

Nous étions plus ou moins motivés car certains ambitionnaient d’aller faire l’ Ecole du Génie à Angers

dès avril prochain, la majorité préférait rester en Algérie à cause du climat…

Nous étions mouillés du matin au soir…Les militaires du Génie ne sont pas  des « combattants »

mais des militaires qui sont sensés travailler sur des  chantiers donc instruction militaire minimale…

Le « bleu » standard, se  contentait du minimum vital : marcher au pas, tirer au fusil, glander

( la vie militaire étant constituée  la plus part du temps à 90% d’attente…), faire des corvées,

chercher à se faire oublier des gradés, boire,jouer et, j’allais oublier, fumer.

Nous, les E O R, nous devions écouter des cours faits par des gens qui n’avaient

aucune formation d’enseignants, souvent des militaires de carrière, de temps en temps des appelés

en fin de service et attendant leur libération… C’étaient des emplois du temps insipides qui

n’intéressaient que les militaires dans l’âme et les ambitieux qui y croyaient…

Tout cela entrecoupé de gardes, d ’interventions, de patrouilles gueulantes, d’appels et de revues…

Le bonheur quoi…

Voilà pour l’atmosphère de ce 19 Mars 1962…

La situation était assez explosive à Alger et malgré nos pauvres deux mois et demi d’armée, nous étions

contraints, de nuit comme de jour, à faire des patrouilles en ville, avec fusil et harnachement mais

5 cartouches dans le sac,au cas où…

Ah! Quelle troupe, tremblante de trouille et n’en menant pas large… De la figuration alors que nous étions

sensés défendre la population qui rigolait de nous voir et ne comptaient pas du tout sur nous

et ils avaient raison…

Ils avaient plus à se méfier de nos maladresses que des combattants du F L N ou de l’O A S…

Donc, nous savions qu’il se profilait à l’horizon un « cessez le feu », nous avions que ce serait la fin

des combats, nous ne connaissions pas les accords puisqu’ils étaient « secrets »,

mais que cela était déjà une bonne chose…

Donc, les accords d'Evian font cesser le feu officiellement… Tout le monde est content dans le contingent!

On commence à arroser cela, le soir même… Oh, pas trop, c’est pour tout le monde une occasion…

Mais, cela n’a pas été ce que tout le monde pensait : À partir de ce jour là, Alger a été mis à feu et à sang!

D’une part, révoltes des « Pieds Noirs » qui tiennent à rester dans leur pays, d’autre part contentement

des « Fels »,population Arabe qui constitue la majorité et qui manifeste son contentement…

D’où des affrontements dans Alger et devinez qui on envoie séparer les deux camps?

Le contingent, la « bleuïte » qui n’en n’a rien à branler de toute cette pagaille et qui ne demande

qu’à rentrer vite en France et reprendre la vie civile…

Pourquoi cette option? On ne peut envoyer les Gendarmes ou les C R S, cela tournerait au carnage…

Les paras, ne sont pas fiables, les troupes combattantes sont aussi peu fiables

(politiquement s’entend…).

Il faut dire que les putschs de l’année précédente ont servi de leçon, on ne peut compter sur les

professionnels…

Les petits bleus du nouveau contingent arrivés récemment, n’ont rien compris, n’en n’ont rien

à branler et ne sont pas encore partisans d’un ou de l’autre bord, alors, ces petits bleus, on les envoie

se faire casser par les deux bords, perdus avec des carabines dont ils ne savent pas se servir,

sans formation de maintien de l’ordre, mais un rempart entre deux parties qui veulent en découdre…

Là dessus vous ajoutez un peu d’O A S qui fout une pagaille monstre, qui plastique à tour de bras

et commence à semer le chaos non seulement dans les esprits mais aussi dans la Ville.

À partir de ce jour- là, on a commencé à patauger dans le sang sur les trottoirs d’Alger…

Mais que deviennent nos petits E O R? Eh bien, vous n’en croirez pas vos yeux ni vos oreilles…

Le jour de « l’Examen », on leur dit une chose importante pour eux :

Au lieu de faire 27 mois de  service militaire, la durée de leur service est ramenée à 24 mois...

trois mois de gagnés.

Vite réfléchi, les intellectuels! Pourquoi aller s’embêter à partir à Angers, ce pays si froid, pour se taper

encore des études d’Officier du Génie (6 mois de galère,sortir aspirant ou sergent suivant son rang,

et rester les 27 mois prévus à la sortie…) On a décidé de boycotter ces épreuves…

On ne pouvait se défiler, il fallait les « subir »,il y avait un temps impossible avec des intempéries

très  fortes et le terrain était  digne de la « raspoutitza » ( vous savez le dégel qui a englouti

les armées de Napoléon en Russie en 1814…).

Vous vous voyez faire du parcours du combattant dans 50 cm de boue… vous vous voyez marcher

sur une poutre glissante à trois mètres de hauteur, vous vous voyez tirer au fusil allongé dans

une mer de boue, voyant à peine la cible à 5O mètres? Voilà le décor…

L’ «  écrit», risible, on a fait fort… Personnellement, quand l’examinateur, un polytechnicien

à deux gallons, m’a reproché de ne pas savoir les formules d’électricité, je lui avais répondu que

c’était l’affaire des ingénieurs que l’Architecte « employait », il était vert et cela a payé…

Vous verrez plus tard…

Nous avons saboté nos examens et l’armée a dû désigner deux« volontaires »pour aller continuer

« leur carrière » à Angers ( c’étaient un petit-fils de général et un géomètre qui espérait rester

en Algérie avec les autres, le pôvre…).

Mais, il y a eu une suite… Les « recalés » ont été punis dans leur affectation de spécialité…

Du moins, l’Armée le croyait…

J’ai, avec les fortes têtes, été versé dans un peloton de formation de « conducteurs d’engin »…

Cela formait les conducteurs de bulldozer, de rouleau compresseur, de niveleuse… les engins qui

obligeaient  à rester sur les chantiers, dehors aux intempéries, la poussière et le bruit…

D’abord, il a fallu passer les permis des conduire militaires, VL, PL, j’ai même fait le permis

de conduire d’autobus, j’ai oublié de passer celui de moto et je le regrette encore…

Mais, pour moi, ce n’a jamais été une punition ! J’étais passionné, avant mon service, par

les Bulls, les pelles mécaniques, les travaux de V.R.D. (et cela m’a bien servi pendant mes

40 ans de carrière pour faire de lotissements et des groupes d’habitations…).

Ah, la punition bénie qui devait me permettre d’être à l’air libre et hors des casernes…

Mais, je n’avais pas prévu la suite du « Cessez le feu », on n’est jamais allé sur des chantiers,

il n’y en n’avait plus, l’armée ne faisait que du maintien de l’ordre… C’était plus harassant que

de créer une route ou un parking, on partait le lundi matin à l’aube de la caserne, harnachés

comme des « vrais combattants »,on circulait en camion jusqu’au quartier choisi pour

notre intervention, on sautait du camion, on marchait toute la journée jusqu’ au coucher

du soleil, on mangeait des rations de combat, on dormait sur les trottoirs, quelquefois

dans des écoles, assurant la garde du groupe et sensés protéger le groupe affalé

sur les trottoirs et les hommes roulés dans une couverture…

Le samedi matin, en principe, un camion venait nous récupérer et c’était au tour d’une

section suivante… Mais le week-end, c’était la caserne avec la possibilité de se laver (enfin!),

de laver son linge, de dormir dans un lit, de manger autre chose sue des rations K…

Mais, cela c’était la théorie, bien souvent, réveil dans la nuit pour monter dans les camions,

harnachés, les yeux ensommeillés, et nous partions aller protéger tel ou tel croisement…

Bien souvent, il ne se passait rien mais on nous avait réveillés pour rien… C’est cela l’Armée…

Le matin, on rentrait à la caserne en roulant successivement sur le contenu des boutiques

que l’O A S avait plastiquées pendant la nuit… Epiceries, magasins de chaussures,

de fringues, n’importe quoi, tout y passait…

La nuit personne ne sortait à cause du couvre-feu, le soir au coucher du soleil, il y avait

un concert de casseroles auquel répondait le « you-yous » des fatmas

des quartiers musulmans…

C’était quand même angoissant et certains qui n’avaient que dix-huit ans, sortis à peine des jupes

de leur mère, raquaient et nous, les « vieux sursitaires de 23 ans », on les réconfortait…

Les gradés s’en foutaient…

On a pâti tous de cette indifférence envers le contingent de jeunes qui ne sont pas revenus intacts

d’Algérie…

Les explosions nocturnes tapaient sur les nerfs de tout le monde… Les « Nuits bleues » organisées

par l’O A S complétaient le tableau… Tout le monde avait les nerfs à fleur de peau,

chacun essayait de se calmer, les uns avec le tabac, d’autres avec la bière, d’autres enfin avec le jeu…

Certains gradés, complètement cuits, survivants de l’Indochine nous ont même obligés d’arrêter un âne

( ou plutôt un bourricot, vu sa taille…)

pour le ramener au quartier « pour l’interroger », il valait mieux obéir, ils étaient tous tellement

imbibés, que nous n’avons pas sourcillé, ne sachant pas ce qu’ils étaient capables de faire…

On en rigolait le lendemain, mais voilà l’atmosphère…

Les filles tournaient la tête quand on passait, on était là pour « les défendre », pas pour la gaudriole.

Bonjour l’accueil des « Pieds noirs »…

J'oublie que quand on était censés être au repos au quartier, on devait monter la garde pour protéger

la caserne, harnachés, uniforme de sortie, boutons passés au polisseur, rangers brillants de cirage

(même la semelle de fait était cirée…),casque lourd et revue de détail par l’Adjudant de Quartier,

vieux routier musulman, blanchi sous le harnais qui,un jour n’a rien trouvé de mieux que de nous

renvoyer à la chambre, six fois de suite, pour aller nous rhabiller… en fait, j’étais le seul gaucher

de la Garde et je n’avais pas la même façon de boucler mon ceinturon que les droitiers.

Il a fallu en appeler au Colonel pour qu’il dise pourquoi nous étions refusés…

Personne, pas même le Colonel n’avait remarqué mon ceinturon…

Ah, maintenant, on en rigole, mais sur le coup…

Revenons au 19 Mars 1962, il était censé arrêter toute violence… Cela a été pour les grandes villes

le départ de l’effusion de sang…  Pour les gens du contingent, nous apprenions tous les quinze jours

que nous ferions deux mois de moins sur notre temps et cela jusqu’à ce qu’on atteigne le terme

des dix-huit mois. On était partis pour vingt sept mois,  nous gagnions neuf mois…

À chaque annonce, bamboula!

Heureusement qu’ils se sont arrêtés à 18, nous aurions fini avec une cirrhose…

Moi, j’ai perdu 13 kilos, sans doute que j’en avais trop…

Cela a duré jusqu’à ce que nous passions la main à l’A L N (Armée de Libération Nationale,

sous les ordres du F L N  BOUMEDIENNE).

Cela aussi c’est une autre histoire…

Je suis renté en France après dix-huit mois d’Algérie, en Mai 1963…

Je n’étais plus le même qu’en Janvier 62…

 

5 juillet  1962 - Jour de l’Indépendance de l’Algérie

Cela fait exactement 6O ans que l’Algérie obtenait son Indépendance et fêtait cet évènement. Après un

« cessez le feu » plus ou moins effectif le 19 mars 1962, marqué par des séries d’accrocs

dûs à l’OAS ou des débordements du FLN réglant ses comptes…

Enfin l’Indépendance sera effective le 5 juillet 1962.

Incorporé direct en Algérie, alors département français et appelé pour le maintien de l’Ordre.

Depuis le 19 Février, jour du « Cessez le feu »nous attendions ce jour en pensant rentrer en France

avant la fin de notre service militaire.

Sapeur du Génie, à la 960ème CMEB (Compagnie de Matériel du Génie - elle possédait avec sa petite

sœur, la 961e, l’ensemble du gros matériel du Génie du Corps d’Armée d’Alger, couvrant un territoire

qui allait d’Alger à Tamanrasset dans le fin fond du Sahara…

Nous étions des spécialistes du gros matériel de chantier.

Sa dotation était si importante que nous avions chacun en compte plusieurs engins…

Elle avait la particularité d’être composée à 80% de Catalans…

Le Colonel Casso qui la commandait envoyait à la 960e les appelés

qui arrivaient des P.O. et étaient versés dans le Génie.

Même les cadres (sous- officiers et officiers étaient catalans et le Colonel

et plusieurs d’entre eux, affectés d’un accent « catalanas »,rocailleux

et bien marqué, roulant les « R », venaient du « pays »…

On se sentait chez soi…

On parlait « la langue » au grand dam des « estrangers »…

Donc, ce 5 JUILLET 1962, j’étais affecté à la Garde du Quartier Général

du Génie du CA d’Alger et cela pour une semaine.

Du dimanche 1er Juillet au samedi 6…

Le bâtiment du QG était en pleine ville près de l’Amirauté. C’était l’ancien

« Hôtel de Bordeaux »,situé près de la « Place de la Constitution » (?)

où avait trôné  pendant un siècle la statue équestre du Duc d’Aumale et

près de la Vieille Mosquée d’Alger…

Donc, en plein centre d’Alger. C’était un bâtiment de 4 étages sur une galerie

au rez- de- chaussée, et donnant sur la corniche qui bordait l’Amirauté.

Le QG dominait l’Amirauté de 40 mètres environ et avait une vue à 180° sur

la baie d’Alger et, sur l’arrière une vue extraordinaire

sur les vieilles mosquées et la Casbah d’Alger…

Un site extraordinaire pour être aux premières loges, ce 5 juillet…

où avait trôné la statue équestre du Duc D’Aumale.

Vu les événements et nul ne sachant comment cela se passerait,

la Garde avait été renforcée et j’en étais…

Chacun passait deux heures en faction devant l’entrée du QG, sous la galerie, présentant les armes

aux gradés et c’était fastidieux…

En tenue N°1, béret repassé à la vapeur, boutons briqués, chemise repassée,

le pli du pantalon impeccable et rangers cirés, y compris la semelle… Heureusement, nous étions à l’abri du soleil,

c’était déjà ça…

Dur, dur! La « mat 49 », avait le chargeur plein, prête à toute éventualité, ce qui était exceptionnel.

Toute la garde était sur les dents depuis l’aube… On ne savait pas à quoi s’attendre

Dès le matin du 5, les camions remplis à refus de musulmans et de fatmas voilées,

d’enfants en guenilles, sales et morveux, passaient et repassaient en klaxonnant…

Les drapeaux algériens brandis et agités par des jeunes excités, gueulant à tue-tête

des slogans en arabe que nous ne comprenions pas…

Toute cette foule était très bruyante et excitée, de plus en plus excitée au fur mesure que l’heure avançait

Mais cette foule n’était pas hostile. Nous n’existions plus…

À- mesure que l’heure avançait, un embouteillage de camions et de voitures débordant

d’une foule s’excitant d’heure en heure, klaxonnant, de plus en plus agitée, se massait sur la place de

la Vieille Mosquée.

N’étant pas de service, je suis monté sur la terrasse supérieure qui dominait les lieux

en un panoramique de 360°.

C’est là que nous avons pris conscience de la foule amassée dans le centre- ville…

Mais cette foule témoignant d’une joie immense, était bigarrée et agitait ses drapeaux algériens que nous découvrions…

Mais l’atmosphère n’a jamais été violente ni agressive à notre égard

Vers 11 heures du matin, nous avons vu arriver une troupe de militaires en treillis camouflé,

marchant au pas et ovationnés.

En tête un officier marchait le torse bombé et l’allure très fière, c’était le Colonel BOUMEDIENNE…

Derrière lui, ses hommes à l’allure farouche, la plus part moustachus et bronzés défilaient

impeccablement au bruit feutré des semelles des patauges et du cliquetis de leurs armes…

Cela avait de la gueule! C’étaient les « tueurs » qui arrivaient de la frontière tunisienne.

Pour paraitre plus nombreux, ils ont tourné autour de la Vieille Mosquée, acclamés par la foule…

De Gaulle, en 1940 avait fait pareil avec les engagés de la France Libre qui n’étaient pas nombreux

et qui ont tourné autour d’un pâté de maison, c’est un classique…

J’ai pris plein de diapositives de ces moments, elles ont 60 ans aujourd’hui et leurs couleurs

sont un peu passées…

Il faudra que je les rafraîchisse… Nous n’étions pas complètement rassurés, nous ne savions pas

ce qui allait se passer…

Avec les luttes qui ont émaillé la période post- cessez le feu, on pouvait s’attendre à des incidents

inter-FLN… Ou bien des incidents violents à notre égard…

À mesure que la journée passait, la foule passait à pied, en voiture, en camion à ridelles,

pleins à ras-bord, des enfants couraient de tous côtés, les gamins portant des « similis »

uniformes militaires, les  petites filles drapées dans des drapeaux algériens…

C’était très folklorique et bruyant…

Cette journée extraordinaire nous faisait penser à la joie et l’excitation des foules parisiennes

du 11 Novembre 1918 ou du 7 Mai 1945… C’était quand même bon enfant et bienveillant!

Toute la nuit, la Ville a été bruyante et la Casbah a même retenti de you-yous poussés par les femmes…

La Police du FLN veillait à ce que cela se passe bien et sans accroc…

Mais des incidents ont un peu gâché cette joie immense. Dans la matinée, l’Algérie a voulu montrer

les deux vedettes rapides offertes par la Yougoslavie, mais les marins algériens sont arrivés

à s’aborder et l’une d’elle a coulé dans la baie…

Les Russes avaient offert, eux aussi, deux hélicoptères, ils ont réussi à ce qu’ils se tamponnent

et coulent tous les deux dans la baie, eux aussi… Brillant résultat qui nous a bien réjouis…

C’était l’envers de la médaille…

Nous avons quand même mal dormi cette nuit- là, à cause du bruit, mais aussi de notre anxiété…

Nous avons été relevés au matin et nous étions bien contents et complètement crevés.

Nous avons regagné nos quartiers sur la route de Boufarik, la Ferme BORGEAU

qui produisait le célèbre « Rosé de la Trappe » si prisé des pieds noirs… Ouf!

Mais quel souvenir et quelle chance d’avoir assisté à cet événement en plein centre d’Alger…

C’était unique!

Les Fêtes de l’Indépendance ont duré plus d’un mois… En août, lorsque nous embauchions

des musulmans pour assurer des tâches d’entretien sur le site du Cap Matifou

(au bout de la Baie d’Alger à l’Est), un de ces nouveaux  « Indépendants », m’a demandé :

« Dis, quand elle finit l’Indépendance, qu’on puisse manger? ».

Sans commentaire… Cela, ce n’a pas changé…  Ils crèvent la faim encore aujourd’hui…

Ci-joint une photo de gosses, pris le 5 Juillet… dire qu’actuellement, ils ont la soixantaine…

Bernard BANYULS

 


 
NARBO VIA

Musée NARBO VIA


 

 

 

Visite guidée

Mercredi 24 novembre 2021 à 10 heures 15

50 avenue de Gruissan